Ayrton Senna, une influence jusqu'au GP2

Il serait vain de tenter de parler d’Ayrton Senna avec crédibilité lorsque l’on appartient, comme moi, à la génération de son neveu, Bruno

Il serait vain de tenter de parler d’Ayrton Senna avec crédibilité lorsque l’on appartient, comme moi, à la génération de son neveu, Bruno. Nombre de mes pairs sont bien plus à même que moi d’évoquer le souvenir du champion brésilien et ses traits de personnalité, ainsi que ce qui faisait de lui un homme et un pilote hors du commun, à force d’anecdotes.

Mais l’héritage de Senna dans le sport est en revanche présent depuis aussi loin que je peux me souvenir, depuis ce qui est pour moi l’ère moderne de la F1. Mes premiers réels souvenirs de F1 datent de 1992. A l’époque, le gamin de 7 ans que je suis est plus captivé par la broussailleuse moustache de Nigel Mansell -et le logo Elf familier arboré par l’élégante Williams- que par les deux autres superstars que sont Le Professeur et Magic Senna. Je regarde aussi avec admiration Damon Hill et Gerhard Berger, sans encore vraiment savoir pourquoi.

Contrairement à mes ainés du paddock, je n’ai jamais eu l’occasion de voir courir le Brésilien en Grand Prix autrement qu’à la télévision. Et encore. Seuls quelques souvenirs de la folie du GP du Brésil 1993, de Senna agitant le drapeau national à Interlagos -et quelques autres faits de course- m’habitent encore. Le reste est bien loin. Je fais partie de la ‘transition’ : entendez, de la génération Schumacher. Celle qui ne connaîtra presque que les succès de l’Allemand pour la décennie à suivre. Je ne pourrai d’ailleurs également voir l’Allemand directement dans le cadre de mon activité qu’en de rares occasions à compter de 2008, et envie encore aujourd’hui ceux qui affichent 10 ans de plus que moi au compteur…

Alors, comment parler d’Ayrton Senna ? Peut-être en évoquant mon expérience propre, avec Bruno, et mes rencontres, avec ceux et celles qui ont connu son oncle. Mais surtout en donnant la parole aux autres. En 2008, Bridgestone, recherchant d’autres moyens de communication que la simple fourniture de pneumatiques en F1 et en GP2, célèbre la cinquième édition de son concours e-reporter, destiné à faire émerger de futurs journalistes et RP en sports mécaniques. Après une soirée de présentation de la saison 2008 de GP2 à Barcelone, ma première couverture terrain se déroule en Hongrie.

Le plateau GP2 est glorieux : on y trouve une avalanche de jeunes affamés comme Lucas di Grassi, Vitaly Petrov, Karun Chandhok, Sébastien Buemi, Romain Grosjean, Jérôme d’Ambrosio, Kamui Kobayashi, ou d’autres solides pilotes n’ayant pas réussi à ouvrir les portes de la F1 comme Luca Filippi, Alvaro Parente, etc. Tous aspirent à l’objectif ultime de la F1, mais Senna est bel et bien celui qui attire le plus les micros vers lui et dont tout le monde parle durant l’été, période habituelle de la Silly Season.



Alors que je pénètre timidement dans la tente de l’hospitalité GP2 abritant sous une même bâche tous les pilotes avec leur entourage proche et le reste de la petite famille GP2, il me faut prendre un peu d’assurance. Cela commence par un moment de détente avec un tiramisu absolument fameux ! Mon programme du weekend est clairement d’angler sur les futurs promis à la F1 que sont Grosjean, Di Grassi, Buemi et Senna. Tous semblent bien affairés, et il n’est pas question d’aller les déranger. Bruno, dont la ressemblance physique avec son oncle est frappante, est attablé avec sa mère Viviane, sa sœur Bianca et sa petite amie de l’époque. Mais à ma grande surprise, il quitte son petit monde et se dirige vers ma table pour s’installer le plus naturellement du monde à mes côtés, sourire aux lèvres et me tendant la main : « Bruno. How are you » ? La perche tendue est immédiatement saisie, et après un bref bavardage, nous prenons rendez-vous pour un entretien plus tard dans la journée, accompagné d'une séance photo improvisée. Bruno fut le seul pilote à venir me saluer spontanément de tout le weekend et maitrisait à la perfection son charme naturel accompagné d’un anglais impeccable.



Christian Staurenghi - « Le weekend le plus heureux et triste de ma carrière »

A l’époque, Alexa Quintin et Clarisse Hoffmann sont respectivement responsables communication du GP2 et de Bridgestone (Clarisse œuvre désormais chez Lotus). Les deux Françaises ont pour mission de me confier un certain nombre d’interviews et de rendez-vous pour évaluer mes facultés dans le cadre du concours de journalisme.

Je les maudis secrètement bien vite : l’un de mes premiers entretiens est calé avec Christian Staurenghi, le responsable de l’hospitalité GP2, qui fait aujourd’hui la joie des convives de la cuisine Pirelli F1, servant de loin les meilleurs repas du paddock. A part évoquer le tiramisu pour lequel je ne manque pas de superlatifs, je me demande bien dans quel sens tirer la corde pour les 15 minutes dont je dispose. Je suis bien loin de me douter que le fantôme de Senna va me rattraper à toute allure.

Mon entrevue commence par une simple question : « Quand êtes-vous arrivé en sport automobile » ? La réponse, suivie d’un long temps de pause, fuse : « Imola 1994 ». Je tiens mon interview.

Christian est un homme passionné, qui vit dans le douloureux et ambivalent souvenir, presque avec la culpabilité de s’être réjoui d’être là ce weekend-ci avec Minardi. Il me raconte son parcours dans la restauration, sa passion pour la Formule 1, et le grand Ayrton, arrivé en 1984 ; ses exploits télévisuels. En dépit du sang italien qui coule dans ses veines, il ne peut s’empêcher d’être attiré par l’homme qui ne prendra jamais le volant d’une monoplace floquée du Cheval Cabré. Le weekend du Grand Prix d’Imola 1994 est, selon ses propres mots, « le weekend le plus heureux et le plus triste » de sa carrière. Christian y a accompli son rêve de toute une vie de travailler en F1 et de voir son idole.

Ce sera pourtant la seule et unique fois et la tristesse fut la plus forte. « Un gros mix d’émotions », confirme-t-il, avant de tenter une diversion en expliquant que Jarno Trulli aime venir manger ses pâtes chez lui plutôt qu’en haut, en F1. La discussion est inspirée, évolue sur le sens de la vie. Qui l’eut cru avec un carnet de notes rempli de questions sur la façon de choisir les légumes sur les différents marchés d’Europe !

Cette année, ce sont d’ailleurs des réflexions profondes qui m’attendent à la réalisation de ce sujet avec mes nombreux interlocuteurs.



Bruno Senna - En F1 malgré Viviane, sa mère

Bruno a entendu les mêmes questions au sujet de son oncle des milliers de fois avant d’arriver en F1, et quelques autres milliers depuis. Par pudeur, je m’interdis de parler avec Viviane, qui m’impressionne, et avec qui je ne saurais évoquer autre chose que de son frère disparu. Je ne souhaite pas non plus être celui lancera une énième fois Bruno sur le sujet. Une nouvelle fois, c’est pourtant lui qui me tend la perche, tendant son héritage avec une déconcertante aisance, de façon progressive.

Bruno m’explique que son parcours n’est pas évident. Les attentes sont grandes en GP2 ; l’attention médiatique, élevée. Le monde des sports mécaniques observe. Joue aux devinettes : quand verra-t-on Nico Prost affronter Bruno en F1 ? De façon amusante, tous deux passeront chez Lotus dans les années suivantes, mais c’est bien en endurance qu’ils se retrouveront en piste ensemble. Bruno n’a que trois saisons de monoplace dans les jambes en arrivant en GP2. Il est âgé de 25 ans.

Sa mère l’a tenu à l’écart des engins à quatre roues depuis le drame. Il a fallu des années à Bruno pour la convaincre qu’il lui fallait poursuivre cette passion de la compétition transmise par Ayrton lors des jours heureux de son enfance. Gerhard Berger, l'ami de d'Ayrton, a été son allié.

"C'est très important. Je pense que la majorité des décisions que j'ai prises pour le futur depuis le début de ma carrière l'ont été grâce à lui. Il m'a toujours donné de bons éclairages et bien entendu, être en F1 est vraiment bon pour moi car il sait ce qu'il s'y passe, et c'est très, très important".

Les garçons qu’il affronte en piste sont déjà des professionnels ; nombre d’entre eux ont 15 ans d’expérience dans de nombreuses disciplines. De son côté, Bruno a reçu une solide éducation et une aisance à communiquer naturelle. "Je m'entends avec la plupart d'entre eux; plutôt bien avec les brésiliens. On se connaît d'avant. Je m'entends bien avec ceux que je connaissais auparavant, mais le GP2 est une bataille; parfois vous êtes amis, parfois, ce n'est pas si amical".

Bruno maitrise parfaitement la pression que génère son nom, et son visage. A ce titre, gagner des courses comme il le fait est méritoire.

Il me reste à explorer le souvenir laissé par Ayrton Senna dans le paddock à divers échelons. Alors assez de blabla! En cette journée du 1er mai marquant les 20 ans de la disparition du Triple Champion du Monde, ToileF1 vous propose une couverture large de la vie de celui-ci, à travers les témoignages de ceux qui l'ont cotôyé pendant de nombreuses années, ou qui peuvent même se targuer de l'avoir connu. Journalistes, photographes, pilotes, de tous horizons. C'est le fil rouge de cette journée unique, avec nous l'espérons de nombreuses anecdotes encore non lues.

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