Comment l'intensité théâtralisée de la F1 maintient son immense succès

La F1 vit et est vécue de manière intense. En une décennie, notre sport est parvenu à demeurer au cœur de l’actualité grâce à la manière dont il exploite son produit et utilise ses ressources pour gérer un business model bien rodé.

Comment l'intensité théâtralisée de la F1 maintient son immense succès

Ceux qui la vendent n'ont de cesse de répéter que seule la Coupe du monde de football et les Jeux Olympiques touchent un tel public dans le monde entier, à la différence près que la F1 décline un nouvel acte tous les ans. Ainsi, lorsque tout le cirque est empaqueté dans des containers et traverse les frontières, le drame ne manque pas. 

Notre précédente chronique prenait initialement la direction d’une soumission de l’idée selon laquelle la F1 est montée comme une pièce de théâtre ou un spectacle de marionnettes pour décrire le buzz incessant nourrissant ce sport. Quelques égarements autour de la communication de Mercedes plus tard, un autre angle était finalement adopté.

Revenons alors, si vous le voulez bien, sur l’intéressant constat rappelant que, malgré tous les discours les plus pessimistes, la discipline ne se porte finalement pas si mal en ce sens que les autres formes de sports mécaniques peinent encore à s’approcher de ce que propose la F1 année après année, bien au-delà des 21 manches disputées. La fin de la tragédie grecque en quatre actes annoncée par certains, dont le dernier volet est la classique catastrophe (fatalité implacable et dramatique), est encore attendue si tant est qu’elle doive conclure la pièce qu’est notre sport.

Max Verstappen, Red Bull Racing et Daniel Ricciardo, Red Bull Racing fêtent la victoire du Néerlandais

Une pièce en 5 actes, saison après saison, mois après mois, GP après GP

Repartons ainsi sur la fascination exercée par la Formule 1 pour sa propension à proposer autre chose qu’un spectacle en piste une vingtaine de fois dans l’année. L‘intérêt incessant des fans pour de nombreux aspects du sport comme sa politique et ses coulisses commerciales est accompagné de dénonciations d’une déconnexion de la réalité. C’est pourtant cet univers régi par un agenda clairement établi par les acteurs qui fascine tant, justement parce qu’il est unique à toute autre forme de sport mécanique…

En ce sens, ce n’est pas la seulement la F1 qui est une pièce de théâtre, mais chacune des saisons disputées ; voire même chaque mois ou chaque GP ! Regardez plutôt comment se décortique le déroulement d’une pièce dans la division des actes depuis de nombreux siècles :

  • Le premier acte propose une présentation des personnages et leur contexte de mise de scène.
  • Le second fait entrer en jeu un élément perturbateur (personnage, événement, élément extérieur).
  • Pour le troisième acte, la mise en scène voit les héros chercher à résoudre le problème. La pièce peut s’ouvrir sur de l’optimisme ou du pessimisme.
  • Acte IV : La direction prise mène à un destin irrémédiable.
  • Enfin, le cinquième acte est le plus dramatique et voit des héros mourir ou devenir des renégats ; des dommages fatals sont imposés, et des leçons sont tragiquement apprises par les survivants.

On pourrait arguer sur le fait que la F1 est un chat retombant toujours sur ses pattes et que le cinquième acte s’approche plutôt d’un scénario de blockbuster hollywoodien en ce sens qu’il y a toujours un happy ending en F1 (au moins pour quelqu’un) !

Nico Rosberg, Mercedes AMG F1 avec les médias

La médiatisation de l'ensemble des facettes du sport

Maintenant, passons en revue les nombreuses pièces de théâtre ayant alimenté successivement ou simultanément les quelques mois depuis la conclusion du dernier championnat…

Qualifications. Règles moteur. Rôle des pilotes et des équipes dans les décisions de la F1. Règles techniques et sportives futures. Redistribution des ressources de la F1. Développement du Halo et de l’Aeroscreen. Marché des transferts des pilotes. Clash de calendriers F1 et WEC pendant les 24 Heures du Mans. Discussions sur les choix techniques autorisés pour la nouvelle équipe "cliente" Haas. Vie interne des équipes. Rivalités entre pilotes. Accidents. Femmes pilotes. Ère post-Bernie. Rôle de la FIA en F1. Commentaires d'anciens pilotes et de consultants. Débat sur la maturité des jeunes ; sur l’ancienneté des anciens (!). Contrats des sponsors, des circuits, des chaînes TV, des motoristes, du fournisseur pneumatique. Lifestyle des pilotes hors circuit et son impact sur la F1. Santé financière de la discipline ou des équipes. Émergence et déclin de ces mêmes équipes. Place (voire légitimité) de certains pays dans le calendrier. Passage des droits TV sur les chaines payantes. Stratégie de communication sur les réseaux sociaux. Retour à la "pureté du sport". Look, vitesse et son des autos, etc etc…

Fernando Alonso, McLaren MP4-31 sort de sa voiture après un énorme accident

Tout ce show incessant donne le tournis rien qu’en étant énuméré. Il est savamment orchestré par les instances dirigeantes de la F1 et par ses acteurs de tous bords, dont nous, les médias, seuls capables de mettre en place un environnement si fermé et à la fois global pour qu’une tempête dans le verre d’eau qu’est le paddock devienne un tsunami de visibilité dans le monde entier. Le tout en 5 actes, systématiquement.

Faire cela année après année, inlassablement, avec tout le drame engendré, fait, oui, souvent oublier l’action en piste. Mais c’est bel et bien une volonté. Une habileté, même quand le message extérieur semble négatif mais qu’il alimente médiatiquement et commercialement la discipline avec de l’exposition. Il s’agit d’un art. La F1 semble en permanence au bord de l'implosion, mais la différence majeure est que toutes les faiblesses du championnat sont utilisées comme une publicité permanente pour celui-ci. Car ce qui se passe en piste fait finalement parler quelques heures après chaque GP ; la différence entre la F1 et les autres sports mécaniques se situe dans la façon dont la discipline vit tout le reste du temps et parvient à fasciner, rassembler, diviser ; en un mot passionner, en permanence…

En dehors de la F1

Il suffit de regarder ce que les voisins de nombreux championnats disposant de plateaux dynamiques et chargés de constructeurs, de grands noms ou d’événements pourtant très engageants, parviennent à mettre en place comme scène médiatique pour leur sport. Chez Motorsport.com, c’est tout l’univers des sports mécaniques qui est suivi à la loupe avec une passion similaire et un intérêt pour les à-côtés, week-end après week-end. On constate aisément que la F1 exerce une fascination formidable, que seul le MotoGP parvient à émuler avec des ingrédients parfois similaires. Sont-ils les seuls à disposer d’une ambition débordante pour leur championnat et les acteurs impliqués ? Non, bien entendu.

Les initiatives récentes de Messieurs Neveu et Agag en WEC et Formula E apportent des alternatives et des volontés de toucher leur propre microcosme de manière innovante et ambitieuse, tout en satisfaisant les acteurs impliqués. Et quand bien même ils seront sans doute les premiers à modérer ces propos, nos protagonistes ont eux aussi besoin de la F1 telle qu’elle est "vendue", pour justement s’en distinguer et emprunter des routes alternatives pouvant séduire une certaine proportion d’audience souhaitant voir autre chose que le produit proposé théâtralement par la F1. Par un retour aux sources, ou avec des évolutions que la F1 ne peut se permettre de suivre pour des raisons historiques, commerciales, techniques…

Le président de l'ACO, Pierre Fillon, et le directeur général du WEC, Gérard Neveu
Le président de l'ACO, Pierre Fillon, et le directeur général du WEC, Gérard Neveu 

Observez la rhétorique de ces gens, des acteurs de ces sports-business qui répondent à des questions les comparant à la F1. Le parallèle est souvent rejeté, mais tous utilisent cette référence pour faire la promotion de leurs propres forces et rebondir sur leurs propres éléments à mettre en valeur par comparaison ou dissociation. Ceux qui ne peuvent nullement se comparer à la F1, comme le WRC, le WTCC, le DTM ou d'autres formes de sport auto, comptent souvent beaucoup sur un pilote, un constructeur, ou une course pour créer le niveau d'intérêt suffisant, au risque de tout perdre une fois la page tournée par l'acteur mis en lumière. C'est la recette box-office, et non théâtre.

Le tennis de table utilise-t-il les tournois ATP pour mettre en avant ses propres spécificités ? La NHL passe-t-elle son temps à se jauger par rapport au show proposé par la Coupe du Monde de Rugby ? La boxe fait-elle sa promo en se détachant de l’image des rings de la WWF ?

Certains ne savent tout simplement pas comment faire prendre la mayonnaise ou utilisent des recettes portées sur le très court terme et désuètes. On voit encore des organes officiels réduits à communiquer plus fréquemment sur les "nouvelles plateformes" comme YouTube avec des vidéos montrant plus d’ambassadrices légèrement vêtues que de voitures après les courses.

La F1, qu’elle incarne l’un ou l’autre des 5 actes théâtraux aux yeux de chacun, mêle les genres et demeure la référence absolue ; un point de rencontre incontournable entre centres d’intérêt sportifs ou d'un autre ordre, sans aucunement cannibaliser le développement d'autres projets distinctifs, distingués et… distinguables !

Cessons donc de comparer la F1 à ce qu’elle n’est pas, a été ou pourrait être, et apprécions-la comme ce qu’elle est : un produit évolutif et passionnant quoi qu’il arrive, précisément parce qu’il est en constante mouvance et chargé de ses propres contradictions...

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