Édito - Diffuser les briefings des pilotes, une fausse bonne idée

Liberty Media a, parmi beaucoup d’autres initiatives, pris l’habitude depuis plusieurs courses de diffuser des montages de quelques minutes des briefings des pilotes. Une idée intéressante mais potentiellement néfaste…

Parmi les nombreuses nouveautés qui accompagnent le début de l’ère Liberty Media, le développement de l’utilisation des vidéos, déjà engagé sous Bernie Ecclestone, s’est renforcé et à des initiatives ponctuelles mais saluées (comme celle de la diffusion en intégralité du Grand Prix de Malaisie 2001), s’ajoute la multiplication de séquences en lien avec les week-ends de GP.

Depuis plusieurs épreuves, une série de vidéos en particulier fait beaucoup parler et ravit les fans : les extraits des briefings des pilotes du vendredi.

Ces images, captées pendant les réunions entre l’ensemble des pilotes – qui ont obligation d’y assister – et la direction de course incarnée par Charlie Whiting sont indéniablement des moments intéressants à suivre.

Elles rendent compte d’une réalité, loin de la communication qui est servie aux journalistes et au public tout le reste de la saison, qui est celle d’un groupe de professionnels qui peuvent avoir à prendre connaissance de sujets ayant trait à des décisions prises, à des changements sur les pistes, mais qui peuvent aussi avoir à demander eux-mêmes des précisions sur tel ou tel événement, comportement, décision, situation, etc.

C’est une fascinante porte ouverte sur quelque chose qui est souvent inconnu : les comportements, les interactions des pilotes en privé, quand aucun journaliste, quand aucune diffusion télévisée en direct ou en léger différé n’est attendue… Et c’est bien là que le bât blesse.

Felipe Massa, Williams, discute avec Valtteri Bottas, Mercedes AMG F1

Ne pas dénaturer

L’intérêt des briefings du vendredi soir n’est pas tant que rien ne fuite, puisque beaucoup de choses en fuitent et la teneur des débats n’est pas secrète très longtemps, c’est plutôt que les pilotes soient entre eux et groupés (au moins physiquement) pour discuter ensemble et/ou avec les instances. Qu’il s’agisse de débats tendus ou de discussions sans réaction particulière, ce qui s’y dit dans le détail est propre à eux et à leur métier.

Il est assez facile de voir, d’ailleurs, en quoi les choses peuvent être amenées à changer rien qu’en lisant les commentaires des internautes sous ces vidéos. Romain Grosjean pose une question sur un point de sécurité ? Il est vite taxé, pour rester poli, de pinailleur, on lui reproche de chercher la petite bête, de vouloir se payer un pilote en particulier. Felipe Massa pose une question sur une action de Sergio Pérez sur Lance Stroll ? Il est vite catalogué comme un défenseur de son équipier et un opportuniste à la solde de la famille Stroll. Lewis Hamilton pose une question sur un hors piste de Sebastian Vettel ? Il joue un jeu psychologique, il n’a pas à poser cette question, etc. Tout pilote qui lance une pique à un autre est salué (ou vivement critiqué) et toute attitude, même ponctuelle, est analysée.

En diffusant systématiquement les passages croustillants du briefing des pilotes, on l’extirpe de son contexte normal. On en fait, comme la piste ou le domaine public, un lieu où les différentes franges de fans, où les observateurs, vont être amenés à possiblement juger, à s’affronter verbalement, à agir comme si les questions, les remarques, les débats n’étaient que des scènes supplémentaires du grand spectacle qu’est la F1.

Or, dans le cas du briefing, c’est justement tout le contraire. C’est un lieu de clarification, de pacification, un lieu d’échanges, amicaux ou non, et surtout un des rares lieux où les pilotes actuels, qui n’ont pas l’esprit de groupe des anciens et peinent souvent à faire corps, peuvent se retrouver ensemble.

En devenant un feuilleton, le risque est évidemment que la communication pure et dure déteigne sur ces réunions. Un pilote pourrait être tenté de ne pas poser une question qui lui brûle les lèvres. Un autre pourrait au contraire poser une question volontairement tournée vers l’extérieur. Un dernier, enfin, pourrait par un geste ou une punchline essayer de gagner les faveurs du public aux dépens de quelqu’un d’autre. Bref, les comportements pourraient changer. Ils l’ont peut-être déjà fait, nous l'ignorons, puisque désormais, il semble écrit que les extraits de ce briefing seront publiés dès le lundi.

Le briefing des pilotes

Archiver

Paradoxalement, mon propos ne concerne absolument pas le fait de simplement filmer ces échanges, à titre d’archives. La Formule 1 est un sport qui, contrairement à beaucoup d’autres, n’a qu’une vingtaine d’épreuves par saison. Il s’appuie forcément beaucoup plus sur son passé, sur ses à-côtés immédiats, que d’autres sports et il est à mon sens important de poursuivre l’immense travail initié par Bernie Ecclestone de mise en image de la discipline (si bien sûr cela profite un jour au plus grand nombre, ce qui sera sans doute un axe de travail de Liberty Media).

Le film-documentaire d’Asif Kapadia "Senna", sorti en 2010, comptait parmi ses pépites, connues ou plus méconnues, les images des briefings des pilotes où s’affrontaient régulièrement, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, Jean-Marie Balestre, à l'époque président de la FISA (Fédération internationale du sport automobile, l'organisation créée par la FIA pour gérer les compétitions automobiles les plus importantes et qui sera absorbée en 1993 par la FIA), et Ayrton Senna. Ces images, dans le contexte de cette œuvre, avaient un sens et permettaient de remettre en perspective des événements, des postures, des discours, même si elles servaient plutôt le propos du film qui n'était en lui-même pas neutre. Peut-être les acteurs de cette époque étaient-ils influencés par la présence de caméras, en tout cas il est certain que les diffuser loin de leur épicentre rend toute tentative de détournement quasiment inutile.

Aujourd’hui, une diffusion trois jours après relève d’une démarche qui est simplement celle de vouloir absolument faire pénétrer le spectateur dans un endroit où il ne devrait pas se trouver, où les pilotes devraient laisser à la porte toute velléité de communication et se focaliser sur leurs préoccupations réelles de professionnels de la course et pas d’hommes publics, quand bien même ces deux facettes pourraient se contredire.

Pour finir et pour être clair, c’est bien quelqu’un qui est le premier à regarder ces vidéos quand elles sortent le lundi qui vous dit cela. La curiosité est indéniablement titillée par ces trois, quatre ou cinq minutes où les personnalités se dévoilent un peu plus, où les rapports des uns avec les autres peuvent se lire.

Il est difficile, à une époque de grande communication où ne peuvent se permettre de se démarquer que les très grandes figures du sport (et encore dans des registres ultra contrôlés), de renoncer à ces moments où l’on voit Pérez aller voir Whiting une fois la réunion terminée pour lui expliquer pourquoi il a coupé le virage 1 à Singapour, comme un collégien va voir son professeur pour expliquer pourquoi il n’a pas fait ses devoirs, à ces moments où l’on voit Hamilton qui reconnaît, avec le sourire de celui qui s’est fait prendre après coup, qu’il a détaché son harnais lors du tour de décélération à Singapour également ou encore à ces moments où l’on voit Vettel s’agacer, en le mimant, que Hamilton ait son casque sur les oreilles.

Pourtant, pour ne pas dénaturer le briefing des pilotes et sa mission, pour protéger ce qui, finalement, nous plaît tellement à la vision de ces images, il faudrait cesser d’en diffuser des extraits systématiquement.

Le briefing des pilotes
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