Mansour Ojjeh, le moteur caché de McLaren

Dimanche 6 juin, la triste nouvelle du décès du copropriétaire de McLaren, Mansour Ojjeh, a choqué le monde la Formule 1.

Mansour Ojjeh, le moteur caché de McLaren

Si ses problèmes de santé étaient connus, peu savaient que l'état de Mansour Ojjeh s'était récemment dégradé. Le Franco-Saoudien était une figure incontournable de la Formule 1 depuis 43 ans : d'abord comme mécène de Williams, puis soutien financier du moteur TAG Porsche ayant remporté trois titres mondiaux, et enfin actionnaire de McLaren.

Sa vision a aidé Ron Dennis à développer l'écurie de Woking pour en faire une marque mondialement connue et une structure bien plus grande qu'une simple équipe de course. Malgré cette longue implication en catégorie reine, Ojjeh est resté un inconnu pour le grand public, préférant ne pas faire la Une des journaux. Et pourtant, ceux qui l'ont côtoyé se souviennent d'une personne charismatique à la présence imposante, illuminant toutes les pièces dans lesquelles il entrait, comptant des stars d'Hollywood parmi ses amis proches, et traitant ceux qu'il rencontrait avec un immense respect.

"Mansour était probablement le meilleur être humain que j'ai jamais rencontré", déclare Zak Brown, PDG de McLaren Racing. "Personne ne dira autre chose que du bien à son sujet. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui ne pensait pas [que Mansour Ojjeh] était une personne incroyable. Et ayant travaillé pour lui, je comprends pourquoi. McLaren était sa famille. Et tous ceux qui travaillaient chez McLaren faisaient partie de la famille. Il se souciait des gens, énormément."

"Il est temps qu'il reçoive la reconnaissance qu'il mérite mais qu'il n'a jamais recherchée. Il n'aurait pas aimé lire cette histoire, mais je pense que nous lui devons cela en parlant de sa contribution pour McLaren en F1."

"Pour moi, je pense qu'il a été le cœur et l'âme de McLaren pendant près de 40 ans", explique Martin Whitmarsh, directeur d'équipe de 2009 à 2013. "Il faut que les gens réalisent à quel point sa personnalité était importante. C'était un homme incroyable, aimé par beaucoup. Je pense qu'il était une source d'inspiration pour tout le monde chez McLaren durant les années de succès. Il était discret, très humble et tellement généreux. Et malgré cette discrétion, il a rempli chaque pièce, chaque garage et chaque motorhome de son charme, de son esprit, de sa chaleur et de sa passion."

"Des mécaniciens aux pilotes, je ne connais personne dans le paddock qui avait quelque chose contre Mansour", affirme Éric Boullier, anciennement à la tête de McLaren entre les saisons 2014 et 2018. "Il était très sympathique, très charismatique, très intelligent. On ne peut dire que des choses positives à son sujet."

Mansour Ojjeh était avant tout un homme d'affaires rusé et un fin spécialiste du marketing. Il a bénéficié d'un bon départ dans la vie puisque sa holding Techniques d'Avant Garde (TAG) et les entreprises qui la composent ont toutes été fondées par son père, Akram Ojjeh. Le Franco-Saoudien a donc grandi dans un monde de rêve, composé de jets privés et de yachts. Cependant, au lieu de mener une vie calme au soleil, le fils a étudié dur et a obtenu un master en commerce aux États-Unis. Il était ainsi parfaitement qualifié pour prendre les rênes de TAG et développer les affaires familiales.

L'engagement de TAG en sport automobile est entièrement dû aux efforts de Mansour Ojjeh. Tout a commencé par une visite à Monaco durant l'édition 1978 du Grand Prix de Formule 1, ce qui a piqué sa curiosité et l'a conduit au modeste parrainage de Williams dès la saison suivante. Au fil des ans, ce contrat de sponsoring s'est transformé, TAG devenant l'un des principaux soutiens d'une équipe Championne du monde deux années de suite, en 1980 et 1981.

Bien que fidèle à Williams, Ojjeh fut intrigué lorsqu'un Ron Dennis opportuniste vint à sa rencontre afin de trouver le financement nécessaire pour convaincre Porsche de concevoir un moteur turbocompressé. L'homme d'affaires fut séduit par l'idée que TAG soit associé à un constructeur aussi prestigieux et, au-delà d'une utilisation en Grand Prix, il voyait dans le petit V6 un excellent moteur d'hélicoptère.

Écrire simplement qu'il a quitté Williams face aux sirènes de Ron Dennis desservirait Mansour Ojjeh. Non seulement souhaitait-il que les deux équipes se partagent le futur moteur TAG Porsche mais il cherchait également à acheter des parts dans l'écurie de Frank Williams. Ce dernier refusa les deux offres, préférant conserver la seule propriété de sa structure avec Patrick Head et signer un accord avec Honda.

Éconduit, Ojjeh concentra donc tous ses efforts derrière Dennis et McLaren à compter de la saison 1984. "Il n'y a pas eu de brouille entre Frank et Mansour", se souvient Patrick Head. "Je pense que Mansour était simplement déçu que Frank n'ait pas vu les choses en grand, et il pensait qu'il y avait plus de potentiel avec Ron. Il aurait été un partenaire fantastique mais, de toute façon, cela ne s'est pas fait."

L'association McLaren-TAG Porsche a remporté 25 victoires entre 1984 et 1987.

L'association McLaren-TAG Porsche a remporté 25 victoires entre 1984 et 1987.

"Évidemment, je n'étais pas là à l'époque", lance Zak Brown. "Mais connaissant Mansour, il aurait été très franc à ce sujet, en restant sympathique et très honorable. Je ne crois pas une seconde qu'il ait plié bagage et laissé choir Frank. Mansour n'était pas comme ça."

Avec son moteur TAG Porsche, McLaren remporta le Championnat du monde des pilotes et des constructeurs en 1984 et 1985, et uniquement le titre pilote en 1986. Puis, McLaren et Ojjeh passèrent au moteur Honda en 1988. Le businessman était alors devenu l'actionnaire majoritaire de l'écurie britannique. Par la suite, sa part varia en fonction des allées et venues d'autres investisseurs. En revanche, il demeura un véritable moteur pour McLaren. Il est même impossible de définir de manière juste sa contribution à la structure.

"Je pense qu'il était celui qui encourageait Ron et tout le monde à voir plus loin, à rêver et à se battre pour ces rêves", commente Whitmarsh, qui a rejoint McLaren en 1989. "Et c'est ce que vous faisiez naturellement avec lui. Vous vouliez que McLaren soit la meilleure équipe. Vous vouliez qu'elle conçoive les meilleures voitures, qu'elle ait le meilleur motorhome, le meilleur mur de stands, le meilleur garage, la meilleure cantine."

"Certaines personnes ne le comprendront pas, évoquant l'absurdité de McLaren ou que sais-je encore. Certes, nous n'avons pas toujours présenté cela de la meilleure manière ! Mais ce n'était pas la faute de Mansour, c'était celle de nous tous. Il était simplement une source d'inspiration et nous essayions d'être les meilleurs. Nous prenions le départ de chaque course en pensant que nous devions la remporter."

Ojjeh a également soutenu la création de la filiale TAG Electronics, rebaptisée McLaren Applied lors de sa fusion avec McLaren Composites dans les années 2000. Aujourd'hui, la firme est un fournisseur clé dans l'industrie du sport automobile. C'est également à Mansour Ojjeh que revient une grande partie du mérite dans la naissance de la McLaren F1, première voiture de route du constructeur et projet ayant contribué à le faire changer de dimension.

"Il était notre moteur", assure Whitmarsh. "C'était un passionné de voitures, plus que n'importe qui d'autre, et nous n'étions qu'une équipe de course à l'époque. C'est lui qui a dit : 'Faisons une voiture de route'. C'était le gars qui osait rêver et voulait construire la meilleure voiture de route au monde. Gordon [Murray, concepteur de la McLaren F1, ndlr] a certainement du mérite, Ron a du mérite. Mais rien de cela ne serait arrivé sans la passion et l'impulsion de Mansour."

La situation à Woking fut similaire bien des années plus tard, lorsque Whitmarsh présenta les plans de McLaren Automotive, au milieu d'une crise économique mondiale. "Si quelqu'un comme Mansour n'avait pas joué un rôle déterminant et ne nous avait pas soutenus, aurions-nous eu du succès ?" se souvient-il. "Mansour était un grand soutien, il voulait posséder chacune de nos voitures. Il était beaucoup plus passionné et connaissait bien plus les supercars que n'importe qui d'autre autour de nous."

Ojjeh était impliqué dans toutes les grandes décisions stratégiques de McLaren, telles que le choix du motoriste. Les activités quotidiennes étaient quant à elles déléguées à son partenaire et coactionnaire, Ron Dennis. Malheureusement, la relation entre ces deux hommes passionnés mais très différents se dégrada puis implosa. La dynamique au sein de l'équipe changea avec les arrivées successives de Whitmarsh, Boullier, Brown et Andreas Seidl aux postes à grande responsabilité.

Et en qualité de grand patron, Ojjeh les aida à avancer. Comme tout bon chef d'entreprise, il savait qu'il fallait déléguer les responsabilités à des personnes de confiance. Cependant, Ojjeh savait toujours ce qui se passait en coulisses. "Il était au courant des moindres détails mais donnait les moyens d'agir", révèle Brown. "Il m'a toujours énormément soutenu tout au long de mon parcours. Lorsque la situation était difficile à mon arrivée, il m'a vraiment soutenu."

"Il aimait être au courant de tout, pour pouvoir mieux s'impliquer. Il ne voulait pas tout savoir dans le but d'être un micro-manager, il voulait tout savoir pour rester informé. Il avait sa propre opinion mais m'a donné le pouvoir de diriger l'équipe. Il y a probablement des propriétaires qui font simplement acte de présence et se rendent sur les circuits, mais Mansour était beaucoup plus impliqué que ça."

"Il avait l'habitude de dire qu'en tant que propriétaire de nombreuses entreprises, son travail consistait à engager les meilleurs directeurs et à leur donner le soutien nécessaire. Mais il avait besoin de bien connaître ses entreprises pour pouvoir se faire une opinion sur le travail fait par la direction."

"En fait, il était très impliqué", dit Boullier. "Dans les coulisses, il était très actif mais gardait ses distances. Il savait ce qui était important, il prêtait beaucoup d'attention aux gens, à la façon dont ils interagissaient, et ce qu'ils ressentaient. Il voulait savoir tout ce qui était important, il était impliqué et donnait des conseils, mais se comportait comme un actionnaire, ce qui est très rare. C'est très tentant d'être attiré par les détails d'une équipe de F1 mais il n'était pas comme ça, il restait à sa place."

Ce degré de confiance a été apprécié par les hauts responsables de McLaren. "Je pense qu'il nous motivait à prendre les bonnes décisions", indique Whitmarsh. "Il ne nous disait pas ce que la décision devait être, ce qui est incroyable, vraiment. Lorsque vous êtes directeur d'équipe et que vous pensez ne pas être soutenu ou que quelqu'un d'autre va prendre la décision à votre place, votre part de responsabilité n'est pas la même."

"Et je pense qu'il a fait en sorte que ce ne soit jamais le cas, et que nous nous surpassions. Il n'était pas dur à vivre, il nous a fait faire énormément de choses mais cela nous motivait. Nous ne nous sentions pas dirigés, si cela a du sens. Et c'est la meilleure forme de leadership, n'est-ce pas ?"

Ojjeh n'était pas seulement un bon délégant, il était une force de la nature qui pouvait gagner le cœur de tout le monde grâce à son enthousiasme. "Il avait un grand sens de l'humour, était très spirituel et débordait d'énergie", explique Brown. "Il voulait gagner et le faire avec la manière. Il avait une grande éthique. Et vous pouviez le voir avec sa famille, sa femme, ses enfants, ses amis."

"Il vivait bien, il vivait grand : il avait de belles maisons, des avions et des bateaux. C'était un homme riche sans être m'as-tu-vu. C'était tout simplement une personne d'une grande classe, sous toutes ses formes. Très bien éduqué, très ouvert sur le monde, comme vous pouvez l'imaginer. Vraiment, il motivait tout le monde dans l'usine. Il ne voulait pas ou n'avait pas besoin d'être sous les feux de la rampe. Il a eu beaucoup plus d'influence et a apporté beaucoup plus à McLaren que les gens ne le pensent, parce qu'il ne cherchait pas à attirer l'attention, ni à être reconnu. Il voulait simplement faire partie de l'équipe."

"Je pense qu'il nous a tous poussés à être meilleurs", dit Whitmarsh. "C'était un homme qui se souciait de tout le monde. C'était un grand, grand homme, une grande personnalité. Dans n'importe quelle circonstance, privée ou publique, il se souciait de tous et voulait que tout le monde se sente inclus et à l'aise. Cela m'a toujours impressionné."

"Ce n'était pas une de ces personnalités qui gravitent autour d'autres personnalités en ignorant les petites gens. Où que l'on aille dans le monde, il était incroyablement loyal envers son personnel, tout simplement parce qu'il était une source d'inspiration, qu'il était charmant et qu'il était prévenant."

Ojjeh était proche de tous les pilotes ayant été recrutés par McLaren : de Niki Lauda, Alain Prost et Ayrton Senna au duo actuel, en passant par Mika Häkkinen et Lewis Hamilton. Tous le considéraient plus comme un véritable ami qu'un simple patron. Et ces amitiés ont perduré des années après avoir quitté Woking.

"Lorsque nous avons recruté Daniel [Ricciardo], il a joué un grand rôle", déclare Brown au sujet de l'implication d'Ojjeh dans l'intégration du pilote australien. "Sur le plan relationnel, c'était quelqu'un qui renvoyait des ondes positives et vous faisait sentir très apprécié. Il n'a pas dit à Daniel : 'Nous allons avoir une nouvelle soufflerie', mais il lui a donné l'impression d'être le bienvenu."

En outre, Mansour Ojjeh n'avait pas peur de prendre ses responsabilités pour des décisions difficiles. "Lorsque nous n'avons pas renouvelé le contrat de Stoffel [Vandoorne], il était très important pour lui que l'annonce soit faite de manière respectueuse", assure Brown. "Même si cela n'a pas fonctionné avec Stoffel, Mansour aimait tous les pilotes, et nous avons annoncé cette nouvelle ensemble. Il était donc très honnête. Certaines personnes pourraient dire : 'Zak, tu peux gérer les décisions difficiles'. Cela ne lui posait pas de problème de s'asseoir à une table et de faire preuve d'honnêteté."

Pendant plusieurs années, l'homme d'affaires a été miné par des problèmes de santé, jusqu'à subir deux transplantations pulmonaires en 2013. Cela n'a rien changé à sa façon d'être, peu de personnes étaient au courant de cela, donc. Même si elle fut un succès, la deuxième opération n'a fait que lui faire gagner du temps.

"Sa détermination, son énergie, et son amour de la vie, de ce qu'il faisait, de sa famille et de son équipe, c'est ce qui l'animait", dit Brown. "C'était impressionnant. Et je pense que ces dernières années, il vivait avec une plus grande douleur que ce que les gens ne savaient. Mais il croquait la vie à pleines dents, il avait une grande famille, de grands amis, un succès incroyable. Il n'était donc pas le genre de personne à vouloir que quelqu'un s'apitoie sur son sort. Et il a simplement continué à vivre."

Malheureusement, ce temps s'est finalement écoulé. En mettant de côté son rôle au sein de McLaren, Ojjeh manquera énormément à ceux ayant eu la chance de faire sa connaissance. "Il avait une telle influence en tant que professeur", lance Whitmarsh. "Beaucoup de gens voulaient être comme Mansour. Nous voulions tous être comme lui mais je ne connais personne qui y soit parvenu. Il y a des moments dans ma vie, avec mes enfants, où je me dis que je ne suis pas aussi bon que Mansour Ojjeh. Il y a des moments où je devrais être plus charmant, plus patient, où je devrais avoir un meilleur comportement. Et il en était l'exemple même."

"Je ne veux pas en faire trop, mais je n'en dirai jamais assez sur ce point. Il n'y a pas beaucoup de cas où je pourrais dire que j'aimais vraiment une personne. C'est incroyablement triste, d'abord pour Kathy [sa femme, ndlr] et sa famille, mais aussi pour beaucoup d'entre nous qui l'aimions et à qui il manquera tant."

Les intérêts de la famille seront désormais pris en charge par le fils de Mansour, Sultan, qui est déjà membre du conseil d'administration du groupe McLaren. "La famille Ojjeh est totalement dévouée à McLaren", confirme Brown. "Mansour a quitté le conseil d'administration l'année dernière, et il a fait appel à [son fils]. Sultan est très intelligent, il a grandi en étant plongé dans le sport automobile. Sultan va donc reprendre le flambeau de la famille Ojjeh. Je pense qu'il va faire un excellent travail."

Dans quelle mesure Mansour Ojjeh manquera-t-il à McLaren ? "Énormément", dit Brown. "Mais je pense qu'il va continuer à générer inspiration et motivation au sein de l'usine. Même s'il n'est plus avec nous, son esprit l'est encore, et cela nous gardera très motivés. Notre prochaine victoire sera 100% dédiée à lui."

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