Opinion - On ne peut laisser entendre que Jules Bianchi est responsable!

Le décès de Jules Bianchi, dont les obsèques ont lieu aujourd’hui à Nice, est venu nous rappeler que le risque zéro n’existe pas en sport automobile. Et surtout en Formule 1. Surtout, parce que cette discipline a eu tendance à croire et à faire croire le contraire depuis ce sombre week-end d’Imola en 1994, au cours duquel Roland Ratzenberger et Ayrton Senna avaient trouvé la mort. 
 
Cela rend la disparition d’un pilote en course encore plus inacceptable et révoltante aujourd’hui.
 
Après les tragiques pertes de ces deux garçons des deux bouts de la grille – les réactions et décisions radicales aurait-elles été les mêmes si seul l’Autrichien nous avait quitté alors? –, survenues à 24 heures d’intervalle, tout a été fait pour éradiquer les risques en F1. Louable intention, que cela soit écrit clairement, mais dont l'application contribua aussi à aseptiser le spectacle et à laisser s’insinuer un sentiment d’invulnérabilité des pilotes.
 
"L'application des mesures sécuritaires après le tragique weekend d'Imola 1994 contribua aussi à aseptiser le spectacle et à laisser s’insinuer un sentiment d’invulnérabilité des pilotes".
 
Des chicanes ont fleuri ça et là sur les anciens circuits, les défigurant souvent, et les nouveaux ne sont que des ersatz des grands tracés du passé. Des zones de dégagement ont été aménagées, parfois plus larges que la piste elle-même et pas toujours aux endroits les plus indiqués. Les pilotes se sont mis à reculer leurs limites autant que leurs freinages, puisqu’une erreur n’était plus sanctionnée ne serait-ce que par un bac à gravier dans lequel ils allaient rester plantés.
 
Concernant ces dégagements, le ridicule a d’ailleurs été atteint récemment à Silverstone où des sanctions sont tombées contre ceux qui dépassaient trop allègrement les limites de la piste…
 
"Comprenons-nous bien. Tout effort visant à améliorer la sécurité est à saluer. Mais il se trouve que les vrais progrès, ceux qui ont sauvé la vie des pilotes ou les ont préservés de très graves blessures, ont été réalisés sur les voitures"
Les terribles accidents de Felipe Massa et Robert Kubica, notamment, sur le circuit de Montréal – où la piste est entourée de murs – ont tendance à le démontrer. En dépit de la violence du choc, aucun dégagement n’a été du moindre secours à ces pilotes... et pour cause : il n’y en avait pas. 
 
Leur salut, ils l’ont dû à la robustesse de leur monoplace, dont le cockpit est devenu une véritable cellule de survie et le museau une forteresse à lui tout seul.
 
C’était d’ailleurs déjà le cas en 1994. On a souvent rappelé que depuis Ratzenberger et Senna, aucun pilote ne s’était plus tué en F1. On a oublié, sans doute un peu vite, qu’avant eux, aucun n’avait succombé à ses blessures depuis Riccardo Paletti au départ du Grand Prix du Canada 1982 ; et, quelques semaines plus tôt, Gilles Villeneuve sur le circuit de Zolder en Belgique. Dix-huit ans sans tragédie. Déjà.
 

Dans les deux cas, les raisons étaient connues

 
  • Énorme choc avec une voiture immobilisés devant lui après avoir calé (la Ferrari de Didier Pironi, en pole position) pour un Paletti arrivant de la dernière ligne de la grille, et donc déjà à une vitesse très élevée, avec les pieds en avant de l’axe des roues – ce qui entraînait de nombreuses blessures aux jambes à cette époque – et sans être lui-même équipé d’un système HANS heureusement devenu obligatoire aujourd’hui dans toutes les catégories du sport auto. 

 

  • Horrible décollage lors d’un tour de qualification pour l’autre Ferrari du populaire Québécois, littéralement catapultée par ses jupes coulissantes (qui canalisaient l’air sous les F1 afin de les coller à la piste… quand tout se passait bien) après un choc avec une voiture plus lente et sur une incompréhension entre les deux pilotes. Villeneuve avait été éjecté sous la violence du choc. 

 

"En dépit de sa force, ce n’est pas l’impact avec le mur, qui a renvoyé la voiture de Senna jusqu’au milieu de la piste, qui aurait tué Brésilien. Plutôt une pièce de suspension venue transpercer son casque"

 

Douze ans plus tard, même l’immense bac à gravier installé à l’extérieur de la courbe de Tamburello n’a rien pu faire pour ralentir Ayrton Senna. Mais d’après l’enquête qui a suivi, en dépit de sa force, ce n’est pas l’impact avec le mur, qui a renvoyé la voiture jusqu’au milieu de la piste, qui aurait tué Brésilien. Plutôt une pièce de suspension venue transpercer son casque. 
 
L’angle aurait-il été légèrement différent, la pièce serait-elle passée quelques centimètres plus à droite ou à gauche qu’on aurait sans doute pu voir Senna rentrer à pied, un peu chamboulé sans doute, pestant contre un troisième abandon consécutif en ce début de saison…
 
Plus près de nous, Felipe Massa, encore lui, a dû la blessure la plus grave qu’ait eu à subir un pilote de F1 depuis longtemps, et la plus grave avant celles de Jules Bianchi, à une pièce de suspension, encore une, qui s’était détachée de la voiture le précédant (la Brawn de Rubens Barrichello) pour venir heurter son casque à lui aussi. Des accidents qui montrent que même avec toute la bonne volonté du monde, contrôler l’incontrôlable est impossible. 
 

Le risque zéro n'existe pas

Tout cela pour dire qu’on ne peut prétendre instaurer le risque zéro en Formule 1, avec de bonnes ou de moins bonnes décisions, et ne pas neutraliser un Grand Prix alors que la pluie tombe, que le ciel s’assombrit de plus en plus, qu’une grue est en bord de piste pour dégager une voiture sortie dans une courbe rapide et que la course n’a pas été avancée pour éviter la tempête qui s’annonçait.  
 
On ne peut mener une enquête rapide et considérer que toutes les procédures de sécurité ont été respectées quand ces procédures autorisent la présence de la dite grue sur la piste dans de telles circonstances. 
 
"On ne peut laisser entendre que le pilote est responsable puisqu’il roulait trop vite." 
On ne peut laisser entendre que le pilote est responsable puisqu’il roulait trop vite et alors même qu’un drapeau vert était agité quelques mètres seulement après l’endroit du premier accident, dans des conditions de visibilité très réduites. 
 
Pour toutes ces raisons, la Formule 1 devrait se lancer dans un plan de mesures qui pourraient porter le nom de Jules Bianchi. Et si me numéro de course 17 a été retiré par la FIA sous forme d'hommage, les monoplaces pourraient l’arborer, pour symboliser ces mesures, via par exemple le hashtag #JB17 de l’équipe Marussia. 
 
Et plutôt, peut-être, que #CiaoJules, malheureusement de circonstance aujourd’hui, les pilotes pourraient alors afficher #ForzaJules sur leur casque dans les prochaines semaines pour souligner ces avancées que sa mort aura suscitées. Et rappeler le temps où Jules Bianchi était parmi eux, sourire et regard tournés vers l’avenir. Vers la vie.  
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Séries Formule 1
Pilotes Jules Bianchi
Équipes Manor Racing
Type d'article Contenu spécial
Tags accident, décès, fia, jules bianchi, senna, sport, sécurité