Jerez 1997 : Villeneuve raconte les coulisses du duel contre Schumacher

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Jerez 1997 : Villeneuve raconte les coulisses du duel contre Schumacher
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26 oct. 2017 à 06:55

Alors que ce 26 octobre marque le vingtième anniversaire du titre mondial de Jacques Villeneuve avec Williams-Renault, le Canadien a évoqué ses souvenirs en exclusivité avec Motorsport.com, et livré quelques anecdotes !

Jacques Villeneuve, nous sommes vingt ans jour pour jour après votre titre mondial, quel est votre sentiment ?

Le truc qui est génial avec les souvenirs, c'est qu'ils ne vieillissent pas. Si on s'en souvient, on n'a pas l'impression que ça fait vingt ans. Ce dont on se souvient, ça peut être hier, il y a une semaine, ça ne vieillit pas... le souvenir est toujours présent, donc c'est génial.

Avez-vous toujours conscience de ce que ce titre représente ?

Oui, je vois tout à fait ce que ça représente, car j'ai pu regarder, participer, et puis depuis quelques années maintenant observer de l'extérieur des championnats. Celui-là reste un des championnats qui ont marqué les esprits, et pour moi c'est encore plus plaisant.

Champion du monde de Formule 1, c'est le rêve ultime d'un pilote ?

Pas de tous, certains pilotes rêvent d'aller en NASCAR par exemple ! Ça dépend, mais pour des pilotes typés un peu circuit, urbain, monoplace, qui commencent à faire du karting ou des formules mineures, c'est pour espérer un jour accéder à la Formule 1. Plusieurs pilotes n'y accèdent pas, c'est complexe car il n'y a de la place que pour vingt. Heureusement, il y a d'autres catégories pour pouvoir poursuivre une carrière.

Pour moi, c'était le rêve ultime parce que j'ai grandi dans ce milieu, mon père était pilote de F1. Je n'ai pas vraiment grandi en Amérique du Nord avec la NASCAR comme base. C'était un rêve d'enfant, oui. Par contre, après la F1, ça aurait été génial de pouvoir faire de la NASCAR, de pouvoir gagner dans autre chose. Que l'expérience américaine n'ait pas fonctionné m'a quand même un peu embêté.

Quand on parle de cette saison 1997, la première chose que l'on a en tête, c'est Jerez. Est-ce aussi pour vous ce qui prend le dessus ?

Jerez marque les esprits parce que c'est le dernier souvenir. Pour moi, ce qui était peut-être plus important, c'était la pole position de Melbourne [Grand Prix d'ouverture de la saison], où le deuxième, qui était mon coéquipier [Heinz-Harald Frentzen], était à deux secondes. Pour moi, en tant que pilote, c'est quelque chose de marquant car c'est vraiment écraser l'opposition, et ça arrive rarement. C'est arrivé sous la pluie, mais rarement sur le sec. Pour moi, c'est quelque chose de plus marquant.

Jacques Villeneuve, Williams FW19

C'était l'acte fondateur de cette saison-là ?

Oui, c'était important car ça a mis un coup au moral de mon coéquipier. Ça m'a libéré de ce problème-là, et après j'ai pu me concentrer purement sur Ferrari et Schumacher. Le problème, c'est que ça a réveillé Ferrari. Lorsqu'ils ont vu notre niveau de compétitivité sur cette première course, ils ont vraiment travaillé fort pendant les mois qui ont suivi pour passer devant à la mi-saison. Il ne fallait peut-être pas être aussi rapides à la première course (rires) !

Comment avez-vous géré le fait d'être favori puis de voir cette concurrence revenir et même vous dépasser ?

J'ai toujours aimé me battre. Lorsqu'il y a un but, s'il y a quelque chose devant, plus haut, il faut aller le chercher. C'est là que l'on découvre un potentiel que l'on n'avait pas, que la voiture n'avait pas, et ça nous pousse dans nos retranchements. C'est ce qui nous a obligés à progresser durant la saison, sinon, je crois qu'en fin de saison la voiture n'aurait pas été aussi compétitive. Ça a réveillé tout le monde au sein de l'équipe et c'était nécessaire. De toute façon, c'est plus sympa de gagner le championnat en revenant de derrière. 

On avait l'impression que le championnat devait aller à Ferrari.

Jacques Villeneuve

Il y a donc cette dernière course, où vous arrivez avec un point de retard… Comment l'avez-vous abordée ?

Il faut d'abord se demander pourquoi on était un point derrière, alors que l'on aurait dû gagner le championnat à Suzuka. C'est ça qui a eu une influence. À Suzuka, on a été disqualifiés avant la course pour un drapeau jaune en pleine ligne droite lors des essais libres, avec une voiture stationnée que tout le monde voyait. On est six à être passés à fond, moi j'ai été disqualifié car il y avait déjà eu un petit souci plus tôt dans la saison, c'est l'excuse qui a été donnée.

On a senti un peu d'injustice, ça semblait être un peu poussé, surtout quand on regarde les pénalités données durant toute l'existence de la Formule 1. Quand il y en avait eu, elles avaient été très minces pour ce genre de situation. On s'est donc sentis dans une injustice, on avait l'impression que le championnat devait aller à Ferrari. C'est ce qui nous a rendus méchants ! Ça nous a permis d'arriver à Jerez en n'ayant rien à perdre, ce qui était plutôt positif. 

Jacques Villeneuve, Williams FW19 Renault

Quand on se remémore le week-end de Jerez, on a parfois l'impression de quelque chose d'un peu irrationnel…

C'était un week-end exceptionnel, et un peu irrationnel oui. Mais ça avait commencé avant, il y avait eu des "jeux". Irvine m'avait bloqué trois fois pendant les essais libres, juste pour embêter, pour faire un peu des jeux psychologiques. Du coup, j'ai dû marcher jusqu'à son garage, faire semblant d'être hyper énervé. C'était le jeu du loup dans la meute pour savoir qui allait être le plus fort. C'était un week-end entièrement comme ça.

Mais aussi les deux semaines avant cette dernière course. Avec l'équipe, j'ai passé mon temps à parler dans les médias, dans les journaux, à raconter comment Schumacher avait gagné ses championnats précédemment, c'est-à-dire en sortant les autres pilotes. C'était pour mettre de la pression sur Ferrari et sur Schumacher, pour mettre de la pression sur la FIA, pour qu'il y ait une nouvelle réglementation qui se mette en place, et qui est arrivée au dernier Grand Prix : il a été dit avant la course que s'il y avait une action de la sorte, le pilote serait disqualifié ou puni. Tout ça appartient à ce championnat. Il faut imaginer du poker, un jeu de société, et c'est le moment ultime où il y a des millions en jeu. Tout est mis en place pour pouvoir y arriver, chaque millième de stratégie… rien n'est laissé de côté. C'est pour ça que c'était un week-end exceptionnel.

Le samedi, en qualifications, il y a cette pole position alors que vous êtes trois à réaliser exactement le même chrono… (Villeneuve, Schumacher et Frentzen en 1'21"072)

Les qualifications avec les trois dans le même temps, c'était génial. J'avais fait un bon premier tour. En gommes neuves, sur ce tracé, j'avais beaucoup de difficulté à faire un tour sans commettre d'erreur, la voiture était vraiment nerveuse, c'était compliqué. Le premier tour n'était pas fait avec une grosse agressivité, c'était vraiment un tour pour ne pas sortir, pour avoir un temps sans commettre d'erreur. Mais ensuite, en attaquant, je n'arrivais pas à aller plus vite, et les deux autres pilotes non plus. C'était donc parfait d'avoir fait ce tour quasiment à l'économie.

Jacques Villeneuve, Williams, Michael Schumacher, Ferrari, Heinz-Harald Frentzen, Williams, signent tous les trois exactement le même temps

Vient la course, ce fameux dépassement sur Schumacher, et la manœuvre qu'il tente. Que se passe-t-il dans votre tête à ce moment-là ?

Je m'y attendais. J'étais juste surpris qu'il ait raté son coup, car je préparais ce dépassement depuis le début de la course. On avait imaginé une centaine de stratégies avec l'équipe, avec mon coéquipier. Schumacher avait pris un départ de folie, et au premier freinage, on était dans le doute car on avait imaginé trop de choses, et on s'est un peu emmêlé les pinceaux. Mon coéquipier a tenté d'attaquer au début car on savait que les Ferrari mangeaient plus de gommes que nous, donc le but était de l'avoir devant moi après ce départ mal négocié afin qu'il mette la pression sur Schumacher. Ça n'a pas fonctionné, je suis repassé devant, puis c'était mon tour d'attaquer.

Entre le premier et le deuxième arrêt au stand, j'ai étudié où Schumacher était rapide, où il ne l'était pas, afin de peut-être le surprendre. Je savais que c'était au bout de cette ligne droite de retour, où je freinais vraiment plus tard que lui, vraiment, vraiment plus tard. S'il y avait une opportunité, je savais que c'était là et en gommes neuves, après un arrêt. On avait imaginé qu'il s'arrêterait avant nous, ce qui s'est passé. Lorsque je suis sorti en gommes neuves, je savais que j'avais deux tours pour l'attaquer. Je suis remonté, j'ai pris un risque de qualifications dans le virage rapide avant cette ligne droite, avec deux roues au-dessus de l'herbe, car je savais qu'il fallait que je me rapproche de deux ou trois mètres par rapport aux autres tours, afin de pouvoir l'attaquer au freinage.

Je savais que c'était le moment. J'ai plongé à l'intérieur, très tardivement, et il ne m'a pas vu venir car je n'étais pas collé à sa boîte de vitesses. Il s'est rendu compte que j'étais à côté de lui quand il s'est mis à tourner. Sa première réaction, celle qui est humaine et normale, a été de m'éviter. Mais il s'est rendu compte qu'il perdait le championnat, il a remis un coup de volant pour tenter de me sortir. Là, pour une fois, la chance m'a souri et pas à lui. Il m'a heurté entre les deux roues, en plein sur le ponton ; il a touché un peu ma roue arrière aussi, donc j'ai décollé mais je suis resté sur la piste. J'étais hyper content et, le tour suivant, j'ai vu que Schumacher était coincé dans le sable. Je le voyais debout sur le mur, je le voyais "écrasé". J'ai vu ça du coin de l'œil et ça m'a donné le coup de pouce pour terminer le Grand Prix.

Jacques Villeneuve, Williams FW19, suit Michael Schumacher, Ferrari F310B

Ensuite, j'ai ralenti, j'ai été très calme dans le pilotage, car le choc avait été fort. Je ne savais pas s'il y avait quelque chose de cassé sur la voiture donc j'évitais les vibreurs, je freinais tôt, je ne donnais pas de coup d'accélérateur. Je n'ai même pas vu les McLaren revenir sur moi. Quand j'ai vu qu'elles étaient dans ma boîte de vitesses, je les ai laissées passer. Je me fichais complètement de la victoire, je pensais juste au championnat et à ramener la voiture tranquillement. Heureusement que j'ai fait ça, car le support de la batterie avait cassé : elle ne tenait plus que par les fils électriques ! Elle aurait dû lâcher avant la fin de la course ; si j'avais piloté normalement et à l'attaque, elle n'aurait pas tenu.

Ce qui a mis fin aux possibles relations [avec Schumacher], c'est la soirée de fête...

Jacques Villeneuve

Ce clash avec Schumacher a-t-il modifié vos relations par la suite ?

Non, je le remerciais de m'avoir aidé à gagner ! S'il ne m'avait pas sorti, il aurait peut-être pu revenir plus tard dans le Grand Prix. Il s'est retiré toutes ses chances, et ça a rendu ce championnat encore plus important. On n'a jamais eu de bonnes relations. Ça avait commencé à Estoril l'année précédente, où je l'avais doublé par l'extérieur du virage rapide. Ça l'avait vraiment énervé, il n'avait pas digéré.  Je l'avais aussi doublé à Hockenheim, en sortant des box. Les pilotes ne le doublaient pas, il ne s'était jamais fait doubler, et donc ça l'avait énervé. Nos relations n'ont jamais été bonnes.

Ce qui a mis fin aux possibles relations, c'est la soirée de fête [le dimanche soir à Jerez]. À l'hôtel, on faisait tellement de bruit que quelqu'un a ouvert le bar. Il n'y avait pas de barman, mais je m'occupais de le faire avec un ami, on s'amusait ! Lui est arrivé avec une perruque jaune – c'est Renault qui avait fait ces perruques car j'avais les cheveux platine. Il est venu derrière le bar avec moi pour servir des verres avec un grand sourire, le bras autour de l'épaule, et sa femme prenait des photos. Sympa, génial, on a bien rigolé… Et une semaine après, dans tous les tabloïds allemands, il y avait ces photos-là en disant : "La preuve que je n'ai rien fait de mal, on est potes avec Jacques". Il a utilisé mon moment, non pas car il trouvait ça sympa, mais pour du travail médiatique, et ça m'a énervé. C'est ça qui a vraiment mis à mal les bonnes relations potentielles, pas ce qui s'est passé en piste, mais en dehors.

Michael Schumacher, Ferrari F310B percute Jacques Villeneuve, Williams FW19 Renault dans la Curva Dry Sack

Jamais, par la suite, vous n'avez évoqué à nouveau l'épisode de Jerez ensemble ?

Non. On n'a jamais eu de discussions sur quoi que ce soit. On était toujours aux antipodes, même avec le GPDA. À Monza, après les attentats [du 11 septembre 2001] à New York, il voulait qu'on ne prenne pas le départ. Il voulait qu'on fasse le premier tour sans doubler, et qu'on ne fasse pas un départ, ce que j'ai refusé. Dans les tribunes, il y avait des gens qui avaient peut-être économisé pendant six mois pour venir voir un Grand Prix, et pour moi c'était honteux de ne pas prendre un départ, surtout qu'il s'agissait d'événements qui n'étaient pas reliés directement à notre course.

Lui pensait à ce côté de l'image faisant de lui un sauveur, ce qui m'énervait, et j'étais contre. Personne n'osait dire quoi que ce soit, ça l'avait beaucoup énervé. D'ailleurs, cinq minutes avant le départ, il allait de voiture en voiture sur la grille pour voir ce qui se passait, mais finalement le départ a eu lieu car tout le monde a suivi mon exemple. C'est le genre de moment qui, après, l'ont énervé de son côté. Ça a toujours été très tranchant entre nous, on était chacun à 100% à l'opposé.

Pour en revenir à 1997, y a-t-il des gens qui ont compté plus que d'autres ?

Oui, il y a des gens proches qui étaient importants. Il y avait bien sûr mon manager, un bon appui psychologiquement. Il y avait aussi mon ami d'enfance, avec qui j'ai beaucoup travaillé, et qui a ensuite été pilote essayeur chez BAR, Patrick Lemarié. Il y avait certaines personnes comme ça, qui pouvaient comprendre ce genre de moment, c'était important. Il y avait mon ingénieur aussi, Jock Clear : on était vraiment soudés, il y avait énormément de confiance humaine et amicale. Il y avait des ingénieurs et mécaniciens de Renault, avec vraiment un sentiment de famille. Toute cette énergie, quand on sent la confiance de toutes ces personnes qui vous soutiennent et vivent ce moment à travers vous, ça donne un coup de pouce.

Jacques Villeneuve et son équipe Williams fêtent le titre de Champion du monde

Que vous dit-on aujourd'hui quand on vous parle de cette période dans le paddock ?

Les gens qui étaient là à l'époque s'en souviennent clairement. C'est vrai que, lorsque l'on en parle, il y a des étoiles dans les yeux. On se rend compte que c'était vraiment un moment spécial en Formule 1. Par contre, la nouvelle génération, qui n'a pas vécu ça, ne semble pas vraiment attachée au passé. C'est quelque chose qui a changé : je me souviens, quand je suis arrivé en Formule 1, je connaissais tout l'historique, les anciens pilotes, etc. Mais c'était une autre époque, on n'avait pas internet, la vie était différente quand on était gamins !

J'ai besoin de piloter pour être vivant.

Jacques Villeneuve

En matière de pilotage, sans regarder les résultats, y a-t-il eu de meilleures saisons que 1997 par la suite ?

J'ai mieux piloté après, chez BAR. J'étais encore jeune dans mon expérience à l'époque. J'avais commencé ma carrière à 17 ou 18 ans en Formule 3, je n'avais pas fait de karting, et ça ne faisait même pas dix ans que je pilotais. C'était ma deuxième année de Formule 1, je faisais encore des erreurs. Sur une saison, je n'étais pas toujours au top, mais j'avais l'appui de l'équipe et ça permettait d'apprendre des erreurs et de progresser encore. J'ai mieux piloté par la suite, même si les résultats n'étaient pas là.

Est-ce que, aujourd'hui, Jacques Villeneuve est un pilote à la retraite ?

Non, vous êtes fou (rires) ! Ni dans mon cœur, ni dans ma tête. Mais je ne pilote pas. Ce n'est pas par choix, c'est parce qu'il n'y a pas l'opportunité. S'il y avait un volant disponible en quoi que ce soit demain, je suis partant. J'ai besoin de piloter pour être vivant, donc oui, c'est quelque chose qui me manque énormément. 

Jacques Villeneuve, Williams, est porté en triomphe par Mika Hakkinnen, McLaren et David Coulthard, McLaren
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Auteur Basile Davoine
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