Alonso, Mattiacci, Montezemolo, Domenicali - Luttes d'influence et insatisfaction

"Mon job n'est pas de faire plaisir à Fernando"

"Mon job n'est pas de faire plaisir à Fernando". Les mots, prononcés lors du Grand Prix de Singapour cette année, sont de Marco Mattiacci.

Mais faire plaisir à Alonso en 2014 n'était pas nécessairement ce que pensait Mattiacci, qui avait tenté à son arrivée de convaincre l'Espagnol de rester chez Ferrari jusqu'au terme de la saison 2019. Car la vérité est que pilote des Asturies ne voyait pas nécessairement comme un cadeau l'idée de devoir honorer son contrat ferme jusqu'au terme de la saison 2016… En réalité, le bonheur du pilote Ferrari passait même par le fait de pouvoir se libérer d'une union sportivement embarrassante.

Mattiacci - Alonso selon les conditions de Ferrari

Pour le remplaçant de Stefano Domenicali, qui exécute les ordres stricts de la maison-mère Fiat, les conditions du Double Champion du Monde (parmi lesquelles on trouvait le choix de son entourage technique immédiat, des pilotes essayeurs, des exigences concernant les recrutements ou encore le droit de veto sur le nom de son équipier) n'étaient pas des sommations auxquelles la Scuderia, équipe historiquement la plus influente en F1, avait à fléchir - quel que soit l'apport du Champion -.

Instrumentalisant son statut de N°1 selon lui incontesté - et incontestable -, Alonso a progressivement perdu ses marques au sein d'une Scuderia dont il sentait qu'elle ne lui apportait pas autant que lui-même ne lui apportait. Il faut dire que le Double Champion du Monde cultive sa propre légende : capable de tirer le meilleur d'une monoplace approximative, l'Espagnol est parvenu à se maintenir dans la lutte pour le titre mondial lors de deux saisons avec Ferrari, et à littéralement détruire ses équipiers respectifs -Räikkönen compris -, pendant une époque où Maranello ne produisit jamais de machine à la hauteur des ambitions du team. Suffisant pour maintenir sa cote à un niveau stellaire, en dépit du fait de ne pas connaître l'aboutissement mondial.

Une histoire d'ego(s)

En refaisant l'Histoire, il est intéressant de noter qu'Alonso, deux couronnes au compteur, ne se trouve qu'à 8 points d'avoir cinq titres à son palmarès, mais que son bilan personnel pourrait bien ne plus jamais grimper en dépit d'un niveau probablement supérieur à celui qui était le sien en 2005-2006. Régulièrement félicité par les directeurs des équipes adverses, la presse et ses fans, l'Espagnol a fini par se convaincre qu'il était l'arme humaine ultime face à la technologie ayant aujourd'hui pris le pas sur le sport.

Mais le refus de Mattiacci de céder à encore plus d'exigences concernant l'environnement à mettre en place chez Ferrari à moyen terme pour le conserver lui aura pourtant donné tort : Alonso n'est pas irremplaçable, et ne dispose pas de la force politique dont disposait Schumacher en son temps.

Toutefois, en revenant chez McLaren, l'équipe chez laquelle beaucoup de poussière était restée sous le paillasson après la collaboration de 2007, Alonso ne fait finalement qu'équilibrer les choses et sa réputation reste sauve : comme Renault, McLaren a de nouveau souhaité s'unir avec celui qui avait pourtant claqué la porte…

Domenicali, la victime collatérale

Stefano Domenicali, son grand allié au sein de la Maison Rouge, a lui pris la porte en début d'année pour montrer à un Montezemolo sous la pression de Marchionne qu'il n'approuvait pas, entre autres, l'idée du limogeage de Luca Marmorini, chef du département moteur.

Il faut dire que le pointage de doigt venait à l'heure où Ferrari avait en réalité totalement sous-estimé le grand changement technique 2014 sur les unités de puissance, en concentrant ses efforts sur le calibrage aéro de l'usine de Maranello et les lacunes d'un pataud châssis 2013. Domenicali avait déjà fait connaître son sentiment quelques années auparavant, lorsque Montezemolo lui avait ordonné de placer sur l'échafaud la tête d'Aldo Costa, lui aussi affecté au département moteur, et faisant aujourd'hui les jours heureux de… Mercedes. Cette fois, Domenicali refusa de s'exécuter, et préféra partir avec son intégrité.

Un déchappage terrible aux yeux d'Alonso, qui savait que Domenicali courtisait fermement Andy Cowell, l'homme des moteurs Mercedes, et Adrian Newey, grand gourou de l'aéro et de l'intégration, et que ces deux hommes ne pouvaient être motivés que par une sensation de stabilité autant que de défi personnel. Car c'est de ces deux hommes qu'il s'agissait de faire venir à Maranello, et non de Ross Brawn, en dépit de la fable populaire. Comment, dans ces conditions, imaginer que la Scuderia, dont la culture du blâme revenait de nouveau comme un boomerang au lieu de chercher la consolidation, pourrait ainsi relancer un cycle de succès dans un avenir proche ? Les cellules grises visées par Maranello n'y croyaient plus. Par extension, cela finit de convaincre Alonso, qui prit sa décision aux alentours de l'été.

La perte d'influence de Montezemolo

Poussé inexorablement vers la sortie par Sergio Marchionne et John Elkmann, Luca di Montezemolo, qui dénonçait à Bahreïn les "courses de chauffeurs de taxis", ne pouvait plus faire oublier à Fiat que la légende de Ferrari - et sa rentabilité commerciale sur le secteur routier - se bâtissent sur la piste, par des résultats ; ou au moins par l'adoption de politiques laissant à Ferrari un statut particulier dans le paddock F1. Car pendant ce temps-là, économies de carburant ou non, look et bruit attractifs ou non, Mercedes faisait table rase sur ses rivaux en piste comme dans le paddock, après une installation déjà effrayante de Red Bull-Renault.

En plaçant Mattiacci à bord, Marchionne disposait d'un mouchard chargé, en réalité, de réaliser un grand ménage comprenant Montezemolo avant l'entrée en bourse du groupe Fiat-Chrysler. Influent dans le paddock, Montezemolo s'était pourtant, selon Fiat, trompé de guerre : trop occupé pendant des années à tenter de contrer l'arrivée des unités de puissance V6 et le downsizing de la F1 avec son ami Bernie Ecclestone, puis à critiquer ces changements, le protégé du Commendatore a manqué de voir que la concurrence, elle, avait déjà commencé à plancher sur ces nouvelles propulsions, qui font aujourd'hui leur succès et trouvent une application commerciale au moment de vendre des produits.

Sans même parler du retard technique impliqué par cette politique, Montezemolo échoua, au final, au moment de faire peser le poids de Ferrari pour précisément retarder l'échéance de ce cap technique inévitable : pour Marchionne, un influent sans influence n'était dès lors guère pas plus qualifié pour la direction du groupe qu'un commercial pur, incarné par lui-même ou Mattiacci. Quant à l'influence, elle était à portée de main : Maurizio Arrivabene, membre énergique du Groupe Stratégique F1, familier avec Ecclestone en raison de ses liens avec Phillip Morris, encore jeune et capable d'avoir une vision dépassant le sport auto (il connait aussi bien le football) était l'homme de la situation.

Le cadeau de départ de Montezemolo à Alonso

Revenons ainsi aux mots de Mattiacci : "Mon job n'est pas de faire plaisir à Fernando". Un homme, lui, souhaitait cela, quelques jours avant son départ : Luca di Montezemolo.

Se sachant sur un siège éjectable, l'Italien a ainsi offert un cadeau d'adieu à son pilote. Demandant à celui-ci ce qu'il souhaitait tant qu'il lui restait la possibilité d'agir, il entendit l'Espagnol lui demander… le droit de quitter Ferrari avant le terme de son contrat (fin 2016) !

Conscient du fait qu'un tel cadeau fait à Alonso était finalement ce que l'Espagnol qualifiait comme étant "la meilleure chose pour Ferrari", en raison du détachement flagrant lié à la situation exposée ci-dessus, et que la place vacante laisserait la place à Fiat pour appliquer sa politique de transition, Montezemolo négocia une bonne prime de départ personnelle, et accepta et se charger de flexibiliser le deal de son pilote, pour qui Ferrari avait pourtant payé des dizaines de millions en faisant partir prématurément Kimi Räikkönen, fin 2009…

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