Ford 1966 - Le lancement d'un projet ambitieux

Le retour de Ford au Mans marque le cinquantième anniversaire de sa première victoire, le même week-end des 18 et 19 juin. Celle-ci fut l'aboutissement d'un projet vieux de trois ans seulement, né dans le dépit et un esprit de revanche...

Ford 1966 - Le lancement d'un projet ambitieux

L'épopée de Ford au Mans repose en effet avant tout sur l'affrontement entre deux hommes. D'un côté, Henry Ford II, né en 1917, petit-fils du fondateur de la marque portant son nom et fils d'Edsel, promu à la direction de l'empire familial en 1945 après le décès de son père d'un cancer de l'estomac – ou plus exactement, selon des proches, vaincu par le chagrin et le sentiment d'avoir été rejeté par son propre père, Henry Ford. De l'autre, Enzo Ferrari, tombé de son propre aveu dès 1909, à l'âge de 11 ans, dans la passion du sport automobile, ancien pilote et mécanicien, fondateur de la Scuderia déjà maintes fois victorieuse en Formule 1 et dans les courses d'endurance.

Au début des années soixante, après avoir lutté pied à pied avec General Motors sur le marché américain et dans les courses de stock car aux États-Unis, Ford entra dans une spirale négative mettant sa survie en jeu au point qu'une tentative de rapprochement fut lancée par Henry Ford II avec Chevrolet et Pontiac. Mais la proposition ne reçut jamais de réponse. Pour assurer son avenir, Ford décida qu'il lui faudrait s'implanter sur le marché européen.

Naissance d'un conflit

De son côté, Ferrari, dont le cœur battait pour la course plus que pour ses voitures de grand tourisme, la seconde activité servant avant tout dans son esprit à financer la première, proposa de vendre son entreprise à la marque de Dearborn, en banlieue de Détroit. Les pourparlers n'auraient pu aller plus loin qu'ils ne l'ont été, mais l'accord capota au moment de sa signature définitive.

L'association devait donner naissance à deux entités : Ford-Ferrari, détenue à 90% par les Américains, aurait la responsabilité des voitures de route. Ferrari-Ford, propriété à une hauteur identique du Commendatore, aurait en charge les programmes sportifs. Et en particulier les 24 Heures du Mans, dont les responsables de Ford avaient fait leur objectif principal. Ferrari, en effet, était quasiment invincible dans la Sarthe après des victoires en 1958, 1960, 1961 et 1962.

Seulement voilà. La réunion qui devait déboucher sur la signature définitive du contrat entre les deux parties, dans le bureau d'Enzo Ferrari à Maranello le 21 mai 1963, allait mal tourner. Après avoir surligné en violet plusieurs passages dudit contrat dans sa version définitive en italien, Ferrari s'inquiéta de ne pas y retrouver les termes de ce qui avait été conclu. On imagine la scène, telle que racontée par des personnes présentes et rapportée par AJ Baime dans son livre Go Like Hell consacré à l'épopée de Ford au Mans et au duel avec Ferrari.

Il est écrit que si je veux dépenser de l'argent pour la course, je dois en faire la requête auprès de l'Amérique”, fit remarquer Ferrari. “Cela est-il formulé de la même façon dans la version anglaise ?Où est la liberté que j'avais demandée depuis le début de monter les programmes, sélectionner les hommes et décider des budgets ?”

Réponse de Don Frey, bras droit du vice-Président et directeur général de Ford, Lee Iacocca : “Mais, M. Ferrari, vous vendez votre entreprise et vous prétendez pouvoir en disposer pour votre bon plaisir.”

Une pause.

Ferrari : “Dottore ingegnere, si je souhaite engager des voitures à Indianapolis et que vous ne voulez pas que j'engage des voitures à Indianapolis, y allons-nous ou n'y allons-nous pas ?”

Frey : “Vous n'y allez pas.”

Mes droits, mon intégrité, mon existence même en tant que constructeur, en tant qu'entrepreneur, ne peuvent exister sous l'énorme machine, l'étouffante bureaucratie de la Ford Motor Company !”, s'emporta Ferrari.

Les négociations n'allèrent pas plus loin mais ce jour-là naquit la volonté de Ford d'aller battre Ferrari sur son terrain de prédilection, au Mans, quel qu'en soit le coût. Et la première étape serait de “concevoir et fabriquer la voiture de course la plus rapide, la plus fiable et la plus avancée technologiquement de l'Histoire.”

 

 

L'équipe Ford GT-40 dans les stands aux 24 Heures du Mans 1966 : Ken Miles et Denny Hulme (n°1) ont terminé second; Bruce McLaren et Chris Amon (n°2) ont gagné; et Dick Hutcherson et Ronnie Bucknum (n°5) ont terminé troisième
L'équipe Ford GT-40 dans les stands aux 24 Heures du Mans 1966 : Ken Miles et Denny Hulme (n°1) ont terminé second; Bruce McLaren et Chris Amon (n°2) ont gagné; et Dick Hutcherson et Ronnie Bucknum (n°5) ont terminé troisième

Photo de: Ford Motor Company

 

Ce serait la Ford GT 40 dont le premier exemplaire fut terminé seulement 11 mois plus tard. Engagée – en dépit de son nom – dans la catégorie prototypes, elle serait équipée d'une version modifiée développant 350cv du V8 Fairlane de 4,7 litres conçu par Ford pour les 500 Miles d'Indianapolis, ainsi que d'une suspension innovante conçue pour s'adapter aux aspérités du circuit manceau à l'aide d'un outil jamais utilisé dans le design d'une voiture : un ordinateur...

Conception et exploitation furent confiées à la structure de Carroll Shelby, qui alignait en course des Cobra à moteur Ford avec un certain succès aux USA. Shelby, ancien pilote qui avait dû mettre un terme à sa carrière en raison de problèmes cardiaques, avait lui-même un contentieux avec Ferrari chez qui il avait refusé un volant en 1955 et qu'il jugeait responsable du décès de son ami Luigi Musso, au volant d'une Dino lors du GP de France, trois ans plus tard. En 1964, il lancerait ses Cobra et les GT40 à l'assaut des voitures rouges, tant en catégorie GT que prototypes.

La direction du programme fut confiée à John Wyer, ancien patron de Shelby chez Aston Martin, dont l'un des premiers faits d'armes fut d'engager Phil Hill, premier pilote américain couronné en F1 en 1961 avec... Ferrari, et avant cela membre de l'équipage vainqueur – avec pilote belge Olivier Gendebien – lors de la première victoire de l'équipe italienne au Mans, en 1958 !

 

Première victoire Ford aux 24 Heures du Mans 1966 : la Ford GT-40 Mark II gagnante pilotée par Bruce McLaren et Chris Amon
Première victoire Ford aux 24 Heures du Mans 1966 : la Ford GT-40 Mark II gagnante pilotée par Bruce McLaren et Chris Amon

Photo de: Ford Motor Company

Phil Hill, justement, associé à Bruce McLaren sur la voiture de pointe de l'équipe pour les débuts de celle-ci en 1964, resta scotché au départ après la traditionnelle traversée de la piste au pas de course par les pilotes, sa GT40 victime d'un problème sur un de ses carburateurs Weber fabriqués... en Italie. Repartie en course à un rythme d'enfer, la Ford de pointe allait abandonner sur ennuis de transmission aux alentours de 5h30 du matin, juste après que Hill eut signé le record de la piste.

Mais bien avant cela, Richie Ginther, désigné comme “lièvre” par Wyer, était remonté de sa huitième place au départ à la... première dès le deuxième tour, devant la Ferrari de John Surtess. Puis, après avoir perdu plus de deux minutes lors du premier ravitaillement, l'équipier du Californien, Masten Gregory, revint prendre l'avantage sur Surtees durant la cinquième heure.

Ça me suffit”, déclara Frey à l'attention de Wyer. “Même si nous ne faisons rien de plus dans cette course, je suis satisfait.”

Il ne croyait pas si bien dire : quelques minutes plus tard, la voiture de tête rentra au stand pour abandonner en raison elle aussi d'un problème de transmission. Quant à la troisième, aux mains de Richard Attwood (associé à Jo Schlesser), elle avait pris feu tôt dans la course en pleine ligne droite des Hunaudières, et brûlé entièrement. Aucune des trois GT40 n'avait atteint la mi-course...

(À suivre)

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