Au cœur d'un Grand Prix de France sans public

Le Grand Prix de France MotoGP a bel et bien eu lieu, il a vu les pilotes français briller et a livré une course excitante. Mais, sans spectateurs, la saveur était bien différente de d'habitude.

Au cœur d'un Grand Prix de France sans public

L.B., Le Mans - Aller au Grand Prix de France, c'est se plonger au cœur d'une immense fête populaire, un camping géant vers lequel convergent des milliers de motards pour un week-end où l'on vibre, se rencontre, partage. Boostée par un programme d'animations unique dans le championnat, l'épreuve mancelle a fait gonfler ses chiffres de fréquentation année après année ; après un léger recul en 2012 et 2013, elle a connu six ans de records, jusqu'à dépasser les 200'000 entrées par week-end et les 100'000 spectateurs le dimanche, et ce trois ans durant.

Aller au Mans en cette mi-mai, c'est donc s'aventurer sur un terrain joyeusement bordélique, qui vrombit en permanence, où un brouhaha entoure le circuit trois jours (et nuits) durant, où il faut faire preuve d'une patience extrême pour se frayer un chemin jusqu'au saint des saints, où l'on rencontrera des tas de gens…

Pas cette année.

La crise sanitaire est passée par là, ébranlant toute activité de groupe et mettant sous cloche le plaisir qui les accompagne bien souvent. Après une édition 2020 déjà chamboulée − reportée de cinq mois et réservée à 5000 spectateurs − c'est sous le régime du huis clos que le Grand Prix de France s'est déroulé cette année. Ça paraissait impensable, et pourtant. Les billets réservés ont été remboursés et chaque passionné a dû se résoudre à suivre l'épreuve depuis son canapé. Parfait pour ne rien manquer du feuilleton sportif, mais aux antipodes de l'expérience conviviale à laquelle les habitués sont si attachés.

D'autant plus frustrés après un début de championnat historique des pilotes français, certains d'entre eux ont uni leur enthousiasme pour aller accueillir à leur arrivée sur place Johann Zarco et Fabio Quartararo, qui ont pu mesurer à quel point ils apportent du bonheur à leurs fans, plus encore sans doute en cette période de crise et de nouvelles funestes qui se succèdent. Cela n'aura duré que quelques minutes, mais chacun est reparti avec un autographe, un selfie ou un sourire, en se faisant la promesse que, la prochaine fois, il faudra décupler ces moments de partage et espérer ne plus risquer que les organisateurs se fassent tirer les oreilles par le préfet pour l'oubli momentané de la distanciation.

 

Tout au long du week-end, on aura ainsi vu quelques irréductibles se rendre au circuit, dans une grande sagesse qui détonnait en ces lieux habituellement si festifs, et si rares qu'on pouvait les compter. Jeudi, à 9h, ils étaient 12 à former le comité d'accueil des membres du paddock à l'entrée du circuit, formant une haie d'honneur polie. Leurs rangs ont grossi quelque peu, leur enthousiasme aussi, et ils ont ainsi pu réserver un accueil de star à Hervé Poncharal un peu plus tard dans la matinée. "Depuis combien de temps ça ne m'était pas arrivé ?" s'est étonné l'affable patron tricolore. "On leur a fait coucou, on leur a signé des bouts de papier… Ça fait chaud au cœur."

Il n'y a pas qu'aux pilotes et membres d'équipes que cet échantillon de public a fait chaud au cœur. Ces fans, eux aussi, ont pris leur dose de bonheur dans ces échanges, même très brefs. Les cœurs ont été regonflés de part et d’autre, mais le patron de Tech3 a pénétré dans l’enceinte du circuit et s'est plongé dans son week-end de course. Le public, lui, est resté à l’extérieur, spectateur... mais des arrivées seulement.

On allait en revoir quelques autres tout au long du week-end, comme ces deux courageux qui se sont postés à l'entrée du circuit dimanche matin, bravant le déluge pour afficher leur drapeau portugais. Ou la petite grappe qui s'est installée au Chemin aux Bœufs pour, au moins, apercevoir les essais et la course. C'était déjà ça. "Ici ce sont des vrais", nous ont rappelé, respectueux, des photographes fin observateurs des publics du monde entier.

Des fans à l'extérieur du circuit

Dans une période morose pour le tourisme, les hôtels alentours ont accueilli avec soulagement l'arrivée de membres d’équipes, personnels d’organisation et de quelques médias, environ 70 contre 250 en temps normal sur une telle épreuve. Leur pic d’activité n’est toutefois qu’un leurre, car les abords du circuit, eux, sont restés silencieux, les pilotes ont pu dormir sur leurs deux oreilles depuis leur motorhome, sans que la nuit soit percée par les rugissements motorisés venus des campings. Jamais la route circuit-hôtel n’a été aussi rapide, la voie express déserte à l'heure de quitter la piste aurait presque donné l'impression de se trouver dans les collines d’Aragón, aussi sublimes que peu fréquentées, et non en Sarthe à une date désormais indissociable d'un rassemblement massif de passionnés de moto. Les barrières étaient bien en place sur les trottoirs situés aux abords du circuit, mais faites pour canaliser une foule invisible. Et les guichets, habitués à voir passer le flot des spectateurs, sont restés figés derrière les grilles.

Si les abords du Circuit Bugatti ont pourtant vu défiler des milliers de personnes chaque jour pendant le Grand Prix, il s'agissait des 2700 bénéficiaires de la vaccination qui avaient rendez-vous au Parc des expositions voisin, celui-là même qui centralise les consignes de casques des spectateurs et le vaste parking rempli à ras bord chaque année. C’est toute l’incongruité de l'époque actuelle qui se reflétait là, puisque l’un était privé de sa foule quand l’autre, devenu le plus grand centre de vaccination du département contre le COVID-19, devait gérer un ballet d’un autre genre sur lequel, justement, le paddock déserté compte pour espérer retrouver l’année prochaine sa ferveur d’antan.

À ceux qui ont pénétré dans son enceinte, le circuit s'est offert nu, privé de toutes les installations destinées à accueillir le public, du Village qu'il faut habituellement traverser pour se rendre au paddock. Là, il fallait passer une autre frontière, celle menant à l'environnement de travail, avec pour ticket d'entrée incontournable un test PCR négatif devant faire bipper le pass de sa joyeuse mélodie montante. Gare aux notes descendantes… elles signalent que le sésame n'a pas été correctement enregistré et il faut alors faire preuve de patience pour passer cet écueil logistique d'un "monde nouveau" encore plus segmenté qu'avant.

Dans l'enceinte du circuit, le paddock s'est fortement écrémé, pour ne plus compter qu'entre 1500 et 2000 personnes. Car sans public et pratiquement sans invités, la ruche s'est défaite de toute l'activité d'accueil, pour se recentrer sur l'essentiel, la course qui doit se dérouler le dimanche. C'est une bulle sanitaire qui s'est mise en place, mais c'est aussi une bulle de travail, finalement préservée de toute l'agitation extérieure. Après l'ambiance lourde des premières courses sous régime de coronavirus, l'année dernière, les acteurs du championnat ont fini par s'y faire, résignés.

"Les gradins sont vides, il n'y a pas de bruit. Le matin, quand on entre, on a l'impression que c'est une séance d'essais, il n'y a pas de spectateurs, pas de files d'attente… Et très vite, on s'y est habitués, c'est rentré dans les normes. Comme quoi, on s'habitue à tout", nous explique Hervé Poncharal, pourtant privé du contact humain dont on l'aurait pensé incapable de se passer. "Maintenant, si du jour au lendemain on se retrouvait avec un paddock type 2019, je pense qu'on aurait un choc, mais positif."

Des tribunes vides au Mans

Jeudi, les tribunes vides pouvaient encore donner l'illusion qu'un week-end de feu était sur le point de débuter, durant lequel elles allaient vibrer sous la ferveur de dizaines de milliers de spectateurs. Mais il n'en fut rien. Alors qu'elles sont restées tristement désertes, on se demande qui pouvait entendre l'infatigable speaker décrire malgré tout chacune des séances, chaque fait de course. Il n’avait pourtant pas de foule à soulever et sa voix a résonné durant trois jours dans les gradins vides.

Personne n'était là pour applaudir le doublé français des premiers essais libres, et quand Fabio Quartararo a signé la pole de son Grand Prix national, on s'est pris à imaginer l’ovation qu’il aurait reçue si le public avait été au rendez-vous. Samedi soir, à l’heure du traditionnel show mécanique, de lourds nuages noirs ont envahi le ciel et le vent s'est mis à souffler si fort dans la ligne droite que l'on aurait pu craindre pour le spectacle… mais ni stunt ni flyboard en vue cette année.

Dimanche, quand Fabio Quartararo a pris la tête de la course et a bataillé contre Jack Miller alors que les premières gouttes de pluie se faisaient sentir, on pouvait presque entendre ce qu’aurait été la clameur du public, tant les lieux sont habités. Et puis, les pilotes français ont fait le boulot, ils ont hissé deux drapeaux tricolores au-dessus du podium, mais la Marseillaise, elle, est restée dans les cartons. Canal+ et C8 ont battu des records en faisant vibrer 1,84 millions de téléspectateurs et un pic à 2,24 millions en fin de course. La fête sportive a eu lieu, la saveur en moins. Un peu comme du champagne bu dans une bottine plein de sueur, sans doute.

Posé et serein, Claude Michy ne se bat pas contre ce qu'il ne maîtrise pas, et il pense à la suite. "Ça n'est pas le moment de lâcher la bride et l'avenir sera meilleur un jour. Il y a de bonnes années, d'autres moins bonnes, et il y en aura des meilleures", promet-il. Et sa proposition d'organiser, si besoin, un deuxième Grand Prix en France cette année aura été comme un arc-en-ciel en ce week-end à la météo colérique. Il reste à voir si l’espoir sera fugace ou se confirmera, mais il faut bel et bien se tourner vers la suite désormais.

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À moyen terme, chacun espère au plus profond de lui retrouver cette ferveur que l'on pensait indissociable des courses MotoGP. À court terme, le paddock va poursuivre son tour du monde sur d'autres terres imprégnées à l'extrême de l'enthousiasme de son public, celles du Mugello. Absent l'an dernier, le circuit toscan est de retour mais subira lui aussi l'absence criante de ses spectateurs.

"Ce sera comme faire une finale de Champions League sans public !" pressent Valentino Rossi. "C'est ce qui se passe un peu partout. C'est comme quand on faisait les tests du lundi : alors qu'on était habitués au bruit des gens, le lundi il ne restait que les canettes vides et les bouts de papier qui roulaient, une situation post-nucléaire, un peu triste. Parfois on se demande quel est le sens de courir sans personne, mais c'est comme ça. C'est mieux comme ça en tout cas, plutôt que de ne pas courir du tout. J'espère que la situation va bientôt revenir à la normalité."

De normalité, il n'est pas encore question, mais le Grand Prix de Catalogne a, lui, ouvert les réservations de billets, s'annonçant comme le deuxième Grand Prix à pouvoir accueillir du public cette année, après la minuscule jauge de 1500 spectateurs qui accompagnait celui du Qatar. Un avant-goût de lendemains plus joyeux, espérons-le.

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