Édito - Quand Dovizioso lâche la bride pour dompter Márquez

En faisant évoluer son approche mentale, le pilote Ducati a atteint une nouvelle stature cette année et s'est affirmé comme un champion potentiel.

Quelle que soit l'issue de ce championnat 2017, Andrea Dovizioso aura démontré qu'il a franchi un cap dans sa carrière, c'est indiscutable. S'il est un pilier du paddock MotoGP, c'est par sa discrétion et sa gentillesse polie qu'il s'est imposé dans les cœurs. Sans faire de vagues, il est resté fidèle à sa personnalité au fil des ans, ne se départant jamais de son fair-play. Les discrets mettent peut-être plus de temps à se faire repérer face aux fantasques, mais Dovizioso a eu pour preuve l'an dernier que cela faisait de lui un atout précieux pour un constructeur, lorsque Ducati, devant choisir entre ses deux pilotes, l'a préféré à un Andrea Iannone, disons, moins sage.

Cela fait plus de 15 ans que l'on voit Dovizioso en Championnat du monde. On l'a connu adolescent, lui qui a fait ses débuts de titulaire à 16 ans, on l'a vu devenir Champion du monde 125cc deux ans plus tard, puis continuer à mener grand train durant trois ans de 250cc avant son accession, en 2008, au MotoGP. Il n'était plus question alors d'être perçu comme un jeune loup prometteur, mais bien de s'installer durablement dans le championnat, de gagner année après année l'expérience qui pourrait le mener, un jour, à disposer du bon guidon au bon moment.

Passé chez Repsol Honda dès sa deuxième année en catégorie reine, Dovi a progressé saison après saison jusqu'à atteindre le trio de tête du championnat à l'heure où il quittait l'équipe officielle du HRC pour rejoindre Tech3. Après un an au guidon de la Yamaha satellite, il arrivait à Borgo Panigale, au guidon d'une moto où tout était à réapprendre et à construire. En parallèle, il se constituait l'envergure qui, en tant que coureur, allait le faire passer au niveau supérieur. Ne plus être perçu comme un simple bon pilote, mais comme un vainqueur de courses, voire comme un Champion du monde potentiel, telle est l'évolution qu'il a connue, fruit d'une décennie en catégorie reine.

Andrea Dovizioso, Ducati Team, Marc Marquez, Repsol Honda Team

Cette étape, il l'a franchie en allant puiser dans de nouvelles ressources. Son pilotage était affûté, son niveau de préparation physique était à son maximum, il lui restait donc un autre axe à explorer : le mental.

À bride abattue

Dovizioso ne s'en cache pas : il s'appuie aujourd'hui sur les services d'un coach mental, mais cette approche, ou peut-être plutôt le fait qu'il ait été prêt à l'adopter, est aussi le fruit d'une longue maturation. Durant des années, il a reçu, comme tant d'autres, les conseils du Docteur Costa, créateur de la Clinica Mobile. Des conseils avisés, certes, mais aussi parfois jugés un peu farfelus de la part d'un homme aussi porté sur la médecine traditionnelle que sur le mental, et dont les diagnostics sont souvent teintés de mythologie. Alors peut-être que tous les pilotes, selon leur personnalité ou leur âge, n'ont pas toujours été prêts à entendre les recommandations que cet ange gardien historique a pu leur prodiguer.

Parmi les nombreuses métaphores employées par le Docteur Costa, il y a celle du cheval blanc et du cheval noir, symbolisant les deux hémisphères du cerveau qui s'opposent. L'analyse vs l'intuition. Elle représente ainsi deux approches mentales qui peuvent faire pencher un coureur tantôt vers une sage performance tantôt vers un statut de pilote hors pair. Le cheval blanc est rationnel, là où le cheval noir se laisse guider par une once de folie. Il ne s'agit pas de talent pur, mais bien de la manière de l'exploiter et de l'exprimer.

"Il me reprochait d'être toujours trop rationnel. Il disait : 'Tu as un grand potentiel, mais tu ne l'utilises pas encore parce que tu pilotes juste avec ton esprit, tu essayes juste de tout comprendre et tu ne ressens pas beaucoup la moto'. Et c'était vrai", constate Andrea Dovizioso dans un entretien sur le site officiel du MotoGP.

Andrea Dovizioso, Ducati Team

Il en va aussi de la prise de risques, puisque le cheval noir est capable de se jeter corps et âme dans une manœuvre sans réfléchir, de déconnecter son cerveau pour tout tenter, là où le cheval blanc gardera sa bride et n'ira qu'en terrain connu, sachant se poser des limites si les conditions ne lui semblent pas réunies. Comment alors ne pas penser au cheval noir lorsque Marc Márquez, tentant d'expliquer à Motegi comment il avait pu jouer la gagne jusqu'au bout sur une course qui a posé tant de difficultés aux autres pilotes Honda, peinait à mettre des mots sur son style tout en attaque et résumait finalement : "La dernière partie du freinage, c'est là qu'il faut y croire. Il faut relâcher les freins… et y croire." Et Dovizioso de rire franchement à ses côtés.

Car certains font plus souvent appel que d'autres à l'irrationnalité du cheval noir. Et le conseil de Costa n'était d'ailleurs pas d'être tout l'un ou tout l'autre, mais bien de savoir doser ce grain de folie. Savoir passer du cheval blanc au cheval noir quand cela est nécessaire, pour élever son niveau de jeu et aller, de loin en loin, chercher ce qui se trouve au-delà du talent pur. Mais aussi savoir revenir au cheval blanc pour ne pas être en permanence dans la prise de risques sans limites.

Il ne faudrait pas croire, en effet, qu'on nous aurait complètement changé Dovizioso. Il reste ce pilote très réfléchi, qui face à la presse analysera bien plus en détail que n'importe quel autre sa journée de Grand Prix, qui conservera une approche rationnelle de la compétition. "Chacun a des caractéristiques différentes. En ce qui me concerne, je suis très concentré quand je fais quelque chose", explique-t-il, ne cachant pas qu'il prépare minutieusement certaines manœuvres, sur lesquelles il se projette très en avance. Un pilote propre, qui tombe très peu (cinq chutes contre 24 pour Márquez au cours de la saison !) et qui possède le record du plus grand nombre de courses consécutives (273), jamais absent depuis qu'il est devenu titulaire en 125cc en 2002.

La différence se joue, dit-il, dans des détails, et notamment dans la porte qu'il lui arrive désormais d'ouvrir au fougueux cheval noir. "Parfois, dans les moments importants, il est très important d'utiliser le cheval noir. Cette année j'y ai pensé en course et ça fonctionne", note-t-il. "Cette année je l'utilise clairement plus que par le passé et cela se voit dans les résultats."

Andrea Dovizioso, Ducati Team

Après sa victoire au Japon, lorsqu'il lui a fallu investir toutes ses forces pour venir à bout de Márquez dans le dernier virage, Dovizioso clamait que "le cheval noir de l'irrationalité [avait] prévalu" en pointant sur son casque le dessin représentant le sombre animal, le côté oscur de sa force, sur la partie droite bien entendu. De façon symétrique, le cheval blanc se trouve du côté gauche, celui du Dovizioso réfléchi. Et quand on pense qu'il a choisi ce casque il y a déjà quatre saisons, on mesure encore un peu plus le parcours de longue haleine qui l'a mené à ce qu'il a réalisé cette année, à savoir jouer le titre, contre un Márquez probablement à son plus haut niveau, et engranger (à ce jour) cinq victoires qui auront, au minimum, retardé le sacre de l'Espagnol, voire qui pèseront en faveur du numéro 4 lorsque tombera le rideau.

 

Respirer et penser de façon positive

Márquez, toujours prompt à lâcher la bride, semble disposé à faire le chemin inverse pour les deux derniers Grands Prix de la saison. Alors qu'une première balle de match se présente pour l'Espagnol cette semaine, en Malaisie, il veut se poser. "Maintenant il est temps de respirer, de comprendre où sont nos options, où on peut se battre, si ce sera en Malaisie ou à Valence", prévient-il, voulant "essayer de marquer des points et ne pas être trop agressif. J'ai pris beaucoup de risques pendant toute la saison, maintenant il est temps d'être plus patient."

Un autre aspect du mental pourra prévaloir pour chacun des deux prétendants, à l'heure où l'échéance peut faire intervenir la pression : savoir prendre du plaisir. Parvenir à mettre de côté l'enjeu et la cible qu'est le titre, pour porter toute son attention sur l'instant présent et sur un objectif certes moindre mais pourtant fondamental et qui est tout simplement la course à venir.

"Si vous abordez chaque chose de façon positive, cela peut avoir beaucoup d'effet dans votre vie et dans votre sport. Ce que vous pensez avant de faire quelque chose a beaucoup d'effet. Beaucoup d'athlètes voient déjà ce qui va se passer plus tard, d'une façon négative ou avec une limite, et cela crée justement une limite", analyse Dovizioso. N'ayant jamais joué de titre MotoGP, il est l'heure à présent pour le sage Dovi de mettre en pratique sa philosophie au moment crucial, pour tenter de dompter le plus fougueux des adversaires.

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