Où se situe le respect ?

Comment respecter au mieux un pilote décédé en compétition ? Ses proches ? Les autres pilotes qui doivent reprendre la piste après le drame ? Il n'existe sans doute pas de réponse unique, mais force est de constater que des changements sont attendus après le drame du week-end dernier et une gestion contestée.

Où se situe le respect ?

Au lendemain de la mort du jeune pilote, les proches de Jason Dupasquier ont demandé que les images de l'accident qui lui a coûté la vie soient supprimées. Le cri du cœur d'une famille à qui un enfant, un frère de 19 ans a été arraché en quelques instants et qui, en plus de sa douleur, doit subir la rediffusion massive de cet effroyable accident dans certains médias et sur des plateformes internet.

Où se situe la limite entre l'information et l'attrait malsain que peuvent avoir des images aussi choquantes ? On est en droit d'imaginer qu'informer d'un tel fait devrait pouvoir se faire sans tomber dans les recettes faciles et insensibles de l'audience, quête nauséabonde de parts de marché et de clics qui use de grosses ficelles pour répondre au voyeurisme. Sans devoir être le déclencheur de leçons que donnerait quiconque se sentirait parfait en toute circonstance, un tel événement devrait en revanche tous nous pousser à la réflexion et à la remise en question.

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Avant même les médias, le championnat a-t-il lui-même eu l'attitude parfaite ? Sans doute pas, à en croire les pilotes qui se sont exprimés vertement pendant le week-end pour critiquer certaines procédures qui, à leurs yeux, manquent de respect envers le pilote touché, sa famille ou eux-mêmes, contraints ensuite de reprendre la piste. Cela commence par la diffusion en direct des images montrant les secours intervenir, que les autres concurrents mais aussi les proches voient alors défiler, et dans lesquelles chacun reconnaît des signes témoignant de la gravité extrême de la situation. Comme il y a cinq ans, après l'accident qui a coûté la vie à Luis Salom à Barcelone, voir un hélicoptère se poser sur la piste a, par exemple, secoué plusieurs pilotes, de même que ce qu'ils ont perçu comme un manque d'empressement à y placer Jason Dupasquier pour l'évacuer vers l'hôpital.

Une distance est bien entendu appliquée et des précautions sont prises dans le choix des images, mais sont-elles suffisantes ? À voir les réactions des pilotes les plus ébranlés samedi et dimanche, non. Et qu'en est-il après ? Sur le site officiel du championnat, les séances durant lesquelles ont eu lieu les accidents de ces dernières années sont consultables librement, restées en ligne indépendamment de leur issue funeste. Tout juste la course MotoGP de Sepang en 2011 est-elle visionnable dans une version montée, qui à défaut d'épargner l'accident ayant coûté la vie à Marco Simoncelli exclut une partie de l'insoutenable attente qui a suivi, durant laquelle les caméras filmaient le choc et le désespoir des autres pilotes.

Quant aux TV, certaines n'ont pas non plus suspendu ces diffusions lorsqu'il est apparu clairement que Jason Dupasquier était très grièvement touché. Jack Miller, par exemple, a cité le passage incessant des images de l'accident sur les chaînes de télévision italienne, que personne chez Ducati n'avait semble-t-il pensé à couper samedi soir alors qu'elles accompagnaient le dîner. "J'ai demandé à tout le monde de couper les écrans parce que je crois que j'ai vu dix putains de replays de la chute. Je pense que c'est le plus inacceptable. On ne connaissait pas la situation, […] il ne fallait pas diffuser cette merde en boucle. Il ne faudrait pas avoir accès à ces images. Mais c'est le monde actuel, tout tourne autour des médias et il faut faire des vues", a regretté le pilote australien.

C'est après avoir subi durant près de 40 minutes les images de l'accident et des secours sur les écrans de télévision de leur stand que les pilotes MotoGP sont remontés en selle samedi, sitôt la piste dégagée. Cette procédure presque mécanique a profondément choqué Danilo Petrucci, qui dit s'être senti "sale" et choqué par le fait de rouler sur le lieu du drame, dont les traces étaient visibles sur le bitume. De même, dimanche, une heure et demie après l'annonce de la mort de Jason Dupasquier, les pilotes MotoGP se sont installés sur la grille de départ pour leur course. C'est là, à un quart d'heure de l'extinction des feux, qu'ils ont participé à la minute de silence respectée en hommage au jeune pilote, autour de son équipe, dévastée. Pour plusieurs d'entre eux, l'émotion a alors été trop forte, insupportable avant de devoir se plonger dans leur bulle et de se lancer pour 41 minutes de course à 175 km/h de moyenne.

Si les progrès en matière de sécurité ont été colossaux en 72 ans de championnat, engendrant une baisse drastique des accidents mortels, les Grands Prix moto ont malheureusement connu bien d'autres situations aussi tragiques. Le danger ne sera jamais gommé, chacun le sait, et les pilotes en premier lieu, mais s'ils tentent constamment de tenir la peur éloignée ils s'y sont retrouvés violemment confrontés en assistant à ces scènes. Personne n'est insensible, mais certains concurrents ont admis avoir été particulièrement touchés, au point sans doute de ne pas être totalement aptes à courir. "Si on n'est pas concentré c'est dangereux", rappelait Valentino Rossi à juste titre. "Absolument pas concentré" dans ce contexte, Pecco Bagnaia est tombé dès le deuxième tour, alors même qu'il avait exprimé son souhait de ne pas prendre le départ. "Après avoir appris la nouvelle, je suis rentré au stand et, en parlant au team, j'ai dit que j'aurais préféré ne pas courir, que c'était une erreur et un manque de respect", a expliqué le pilote Ducati.

Fallait-il observer cette minute de silence ? Certainement. Mais fallait-il le faire à cet instant-là au risque de perturber à ce point les autres concurrents ? Et fallait-il maintenir la course une fois la funeste nouvelle tombée? Fallait-il tout bonnement poursuivre le week-end après l'accident de samedi après-midi ? Les avis sont aussi variés que les personnes qui tentent de répondre à ces questions, et chacun tentera justement d'invoquer le respect dont il fallait faire preuve. "Il y a toujours deux façons de voir les choses dans ces situations-là. La mienne c'est que, par respect, on n'aurait pas dû courir. Alors que pour d'autres peut-être, par respect, [Jason] l'aurait voulu", a résumé Bagnaia. "On est humain, chacun est fait à sa manière. Il y en a qui ressentent moins ce genre de situations, et d'autres qui ont plus de mal, comme moi. Mais je suis peut-être trop sensible."

À ce moment-là, le message qui parvient à un pilote est : 'Tu vois ? On peut mourir.'.

Giacomo Agostini

On en demande beaucoup aux pilotes, c'est indéniable. Giacomo Agostini est d'une époque où l'on côtoyait la mort en permanence, et pourtant il a jugé l'horaire choisi pour cet hommage "surréaliste, absurde, choquant". "Quel courage prête-t-on à ces pilotes à un moment où tout le paddock est sous le choc ?" s'interroge l'ancien pilote dans Il Giornale. "À ce moment-là, le message qui parvient à un pilote est : 'Tu vois ? On peut mourir. On te montre que notre sport est dangereux et qu'on y meurt'. Le timing est mauvais."

Indépendamment de l'état psychologique des pilotes, la question de continuer ou non est délicate, et peut-être n'a-t-elle tout simplement pas de réponse juste. Elle a en tout cas été traitée différemment selon les cas sur la période moderne, notamment lorsque les chutes mortelles ont eu lieu en course. Ainsi, en 2003, le Grand Prix du Japon MotoGP s'était poursuivi après la chute de Daijiro Kato. À l'inverse, la course de Sepang en 2011 avait été stoppée au drapeau rouge après l'accident de Marco Simoncelli et n'avait ensuite pas repris. En 2010, la course Moto2 de Misano s'était non seulement poursuivie malgré l'accident impliquant Shoya Tomizawa, resté inerte au milieu de la piste et évacué dans la précipitation par les commissaires, mais celle des MotoGP avait également été maintenue deux heures plus tard.

Quelle serait finalement la meilleure façon de gérer de tels drames, pour le championnat comme pour les médias ? Sans avoir la prétention d'avoir la réponse, on peut tout de même penser que s'habituer aux us actuels n'est pas nécessairement la bonne voie à suivre, qu'un questionnement serait salutaire. Il n'y a pas d'automatisme, de procédure routinière qui vaille dans de telles circonstances. Mais ce que l'on pourrait regretter le plus, au final, c'est que les pilotes n'aient pas été consultés. Sans doute cela n'aurait-il rien changé au déroulement des courses car il est probable que beaucoup auraient souhaité les maintenir, mais certains d'entre eux auraient au moins pu exprimer leur douleur. "Au moins partager nos opinions quant à savoir s'il aurait été juste de s'arrêter par exemple une demi-journée, au lieu de voir un mort et d'ensuite rouvrir la pitlane au bout de trois minutes, au lieu de faire une minute de silence et d'ensuite disputer la course MotoGP comme si de rien n'était", a regretté Petrucci.

Premier accident mortel en cinq ans dans les Grands Prix, celui-ci a touché la catégorie Moto3, ce que Petrucci et Bagnaia ont tous deux pointé du doigt en estimant que le traitement aurait été différent s'il s'était agi d'un pilote MotoGP. Une colère sans doute injuste, qu'ils ne basent sur aucun fondement tangible, mais à laquelle les instances devront assurément apporter une réponse lors de la prochaine Commission de sécurité pour leur ôter ce doute malsain.

La situation avait été différente en 2016, la mort frappant alors la catégorie Moto2. D'une part car l'accident de Luis Salom avait questionné sur la sécurité de la piste, imposant donc forcément une réaction, et d'autre part car ayant eu lieu le vendredi il avait permis à chacun de s'exprimer lors de la Commission de sécurité, rendez-vous fixe des week-ends de Grand Prix le vendredi soir. À l'époque, c'est surtout la configuration de la piste qui avait été discutée (le tracé F1 étant adopté pour la suite du week-end, par choix des pilotes) et la question de poursuivre le week-end ou non avait été posée. Carmelo Ezpeleta avait à l'époque indiqué que "dans les conversations, jamais aucun pilote, à aucun moment, ne s'est dit en faveur de l'annulation du Grand Prix". Celui-ci s'était donc poursuivi, avec l'aval de la famille de Luis Salom.

Peut-être pèche-t-on par excès de précaution lorsque l'on imagine qu'une famille endeuillée aimerait que la course n'ait pas lieu. Ou peut-être fantasme-t-on une prétendue force supérieure de la passion lorsque l'on se dit que le spectacle doit continuer car c'était ce qu'aurait supposément souhaité le pilote mort en pratiquant son sport.

"La minute de silence, faire la course en son honneur, lui dédier la victoire… Tout ça, ce sont des bêtises", estime Paolo Simoncelli dans les colonnes de La Reppublica. "Quand on perd un fils, qu'est-ce que vous voulez qu'on en ait à faire de ces choses inutiles ? Rien. On est sur une autre planète. Les gens devraient le comprendre et respecter la confusion que l'on ressent dans sa tête." Il n'y a pas que la douleur de la famille à respecter, il y a aussi en effet le fait qu'il ne devrait pas leur revenir de prendre cette décision.

S'il parait bien complexe de savoir quelle attitude se serait avérée la plus respectueuse des uns et des autres, et s'il n'y a sans doute aucune réponse juste à la question de savoir s'il fallait courir ou non, le dialogue parait, lui, essentiel et il a manqué à au moins deux pilotes de la catégorie MotoGP dimanche. Et qu'en est-il du droit de retrait ? Délicate question, elle aussi, au vu des implications contractuelles et publicitaires. Sans compter le travail réalisé en amont des courses ou le public, qu'il soit sur place ou à distance, comme l'évoquait dimanche Franco Morbidelli ou Aleix Espargaró. "C'est difficile à dire mais qu'il y a beaucoup de monde qui travaille ici, beaucoup d’argent, donc ce n’est pas si facile d’annuler une course et je peux comprendre les deux côtés", avait rappelé l'Espagnol, tout en indiquant, comme d'autres, qu'il n'aurait pas été contre une annulation si elle avait été proposée aux pilotes.

Proche de Jason Dupasquier, Tom Lüthi, lui, avait pris la décision dimanche matin de ne pas poursuivre, choisissant de se rendre à l'hôpital sachant la situation dramatique. Il s'agit toutefois d'une réaction rarissime, en dehors bien sûr des équipes des pilotes accidentés. Depuis la création du championnat du monde, on n'a pu observer que six boycotts lorsque les courses n'ont pas été annulées par les instances, et ils n'avaient concernés qu'une partie des pilotes ou des équipes. Parmi ces cas, on peut citer l'exemple du Grand Prix d'Autriche 1977 où quelques concurrents renoncèrent à disputer la course 500cc en réaction à un accident mortel survenu dans la catégorie 350cc et à la confusion qui avait régné pendant l'intervention des secours, une situation qui ne serait donc pas comparable à celle que l'on vient de connaître.

Aujourd'hui, beaucoup de questions restent en suspens et les sentiments très forts exprimés par certains attendent des réponses qui devront assurément être apportées dès que le paddock se retrouvera, jeudi à Barcelone. Si le dialogue n'a pas été à la hauteur des besoins de certains pilotes, il doit désormais reprendre pour tenter de tirer de ce drame des leçons profitables à tous.

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