Nicolas Lapierre, "l'enfant ORECA" en reconquête chez Toyota

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Nicolas Lapierre,
Par : Basile Davoine
2 avr. 2017 à 17:20

Ce pourrait être la belle histoire de l'année, c'est en tout cas déjà celle du Prologue du WEC. Dans le paddock de Monza, Nicolas Lapierre a de nouveau enfilé la combinaison d'un pilote LMP1.

B.D., Monza - En voilà un qui ne boude pas son plaisir, sur la ligne droite de l'Autodromo Nazionale di Monza. On pourrait croire que rien n'a changé depuis trois ans. Tout sourire, Nicolas Lapierre est entouré de pilotes qu'il connaît bien pour la plupart, et qu'il retrouve pour la traditionnelle présentation d'avant-saison. Cette présentation, c'est celle de l'équipe Toyota, dont il avait été évincé deux ans et demi plus tôt. Pour la première fois dans l'histoire moderne de son programme LMP1, le constructeur japonais a décidé d'aligner un troisième prototype à Spa-Francorchamps et aux 24 Heures du Mans. Lorsqu'il a fallu chercher des pilotes pour rejoindre Stéphane Sarrazin à bord de cette troisième voiture, la réflexion a mené l'équipe à se tourner à nouveau vers Nicolas Lapierre. 

Pour comprendre ce choix, il faut revenir quelques années en arrière. Partie prenante de l'aventure Toyota depuis 2012, Lapierre vit une année 2014 difficile, ponctuée notamment d'une sortie de piste sous la pluie du Mans, et d'une autre un peu plus tard dans la saison. Voilà pour la partie visible de l'iceberg. 

"En fait, ce qui s'est passé en 2014, c'est qu'il y a eu un faisceau de circonstance – je ne peux pas vous les donner toutes – qui fait que Nicolas s'est trouvé dans une spirale à l'évidence négative, et qu'il nous fallait arrêter", raconte Pascal Vasselon, directeur technique de Toyota. "On risquait de perdre le Championnat du monde. Il a été pris dans des circonstances de spirale négative, il nous fallait l'arrêter et on l'a fait. Mais à ce moment-là, la conclusion n'a pas été 'Nicolas est un mauvais pilote', absolument pas. On était très clairs sur les raisons, elles étaient circonstancielles. On n'a absolument pas conclu que c'était un mauvais pilote qu'on ne voulait plus jamais voir, absolument pas." 

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Sébastien Buemi et Anthony Davidson avaient ainsi terminé seuls la saison 2014, partageant en duo leur premier titre mondial. En dépit de sa décision lourde et difficile, Toyota a réussi à rester en bons termes avec Nicolas Lapierre. "Ce qui n'était pas évident, parce qu'on a eu conscience de faire quelque chose de très négatif pour sa carrière", reconnaît Pascal Vasselon. "Mais dans ces décisions-là, c'est toujours un individu contre un team. Il fallait qu'on prenne nos responsabilités, on les a prises, sans regret, et on est resté en contact avec lui."

L'ombre bienveillante de Hugues de Chaunac

Le pilote, lui, a dû se reconstruire. Tout sauf une mince affaire, et pourtant le parcours fut sans failles pour démontrer à qui en aurait douté que le talent était toujours là et les épaules plus que jamais suffisamment larges. Présent au départ des 24 Heures du Mans 2015, Lapierre prenait sa revanche sur le sort en triomphant dans la catégorie LMP2, se faisant l'artisan du succès de l'équipe KCMG. Un an plus tard, toujours véloce, c'est une deuxième victoire de catégorie consécutive qui l'attendait, ainsi qu'un titre WEC. À chaque fois, le succès aura été au rendez-vous au volant d'un prototype ORECA – portant le nom d'Alpine chez Signatech –, jusqu'en ELMS avec pole position et victoire à la clé chez DragonSpeed.

ORECA, un nom indissociable de la carrière de Nicolas Lapierre. La structure de Hugues de Chaunac, cet amoureux des pilotes, fasciné par leur talent et leur psychologie, n'a jamais abandonné le natif de Thonon-les-Bains. 

"Pendant cette traversée du désert, on n'a pas laissé tomber Nicolas, et on l'a tout de suite accompagné pour qu'il puisse faire Le Mans, la première année chez KCMG quand il gagne, l'année dernière chez Alpine quand il gagne", explique Hugues de Chaunac à Motorsport.com. "C'est un peu un enfant ORECA, que l'on a placé pour qu'il continue à courir et à montrer son talent, et je suis très, très heureux qu'on l'ait fait car c'est ce qui lui a donné l'opportunité de revenir chez Toyota. ORECA a rempli son rôle et Nicolas Lapierre a fait un super job pour tenir ce rôle." 

"Il est plus fort, plus armé, parce que quand on a comme ça subit une mise à l'écart, on revient plus fort, les pieds plus sur terre, avec beaucoup plus de recul. De manière générale, plus costaud moralement et mentalement."

Les talents, Hugues de Chaunac en a vu passer, en a couvé, en a propulsé plus d'un vers des carrières faites de succès. Sans aucun doute, sa présence et sa confiance ont joué un rôle déterminant. Alors qu'ORECA est partenaire technique de Toyota depuis 2012, l'homme ne nie pas qu'il était le premier à être "à 300% pour que ce comeback se fasse".  

poleman Nicolas Lapierre fête son succès avec Hugues de Chaunac

"Je pense qu'ORECA a toujours joué un certain rôle avec les pilotes", rappelle-t-il. "Il y a énormément de pilotes, à l'époque en monoplace et après en Endurance, qui sont passés chez ORECA. Il faut se rappeler que les Benoît Tréluyer, Loïc Duval, Nicolas Lapierre, Simon Pagenaud, ce sont tous des pilotes ORECA, des enfants ORECA. Il y a une relation d'abord un peu affective qui existe entre ces pilotes et moi, et je sais reconnaître le talent, donc on essaie d'être là, pas seulement dans les bons moments, mais dans les moments difficiles pour les soutenir."

Naturel plutôt qu'étonnant

À 33 ans, fort d'un CV garni qui affiche notamment neuf participations aux 24 Heures du Mans en prototype (pour un podium au classement général et deux victoires en LMP2), Nicolas Lapierre a réussi le défi qui n'est pas donné à n'importe quel pilote : remonter la pente jusqu'à son sommet.  "Maintenant, nous avons parcouru du chemin, il a parcouru du chemin, il est clairement plus fort, il est sorti de sa spirale négative, il y a une opportunité, parfait", martèle un Pascal Vasselon convaincu. "Il était un bon pilote, il est resté un bon pilote, il a montré que psychologiquement il était dans le coup. On est très heureux de le retrouver, car on n'a jamais perdu le contact avec lui."

C'est au début du mois de février, à l'occasion de la conférence de presse annuelle de l'ACO pour annoncer la liste des invités au Mans, que la nouvelle relation a commencé à voir le jour. Le choix fut ensuite "naturel" d'après Vasselon, qui ne cache pas le consensus rapidement trouvé et auquel a été joint Stéphane Sarrazin.

"Stéphane a été impliqué dans le choix. On essaie de faire ces choses-là car c'est important, un team de pilotes. On a impliqué tous les gens qui, à un moment donné, allaient avoir à participer à cette équipe-là. Mais la décision a été facile. C'est vrai, on conçoit maintenant que ça peut paraître étonnant de l'extérieur, mais compte tenu du cheminement de ce qu'on savait, ça a été quelque chose de facile, et de pas contradictoire avec 2014. On sait très clairement le pourquoi de 2014."

Place à la piste !

Mais qu'en dit le principal protagoniste de cette belle histoire ? Le voici prêt à se lancer dans une saison avec trois casquettes, ou plutôt trois combinaisons, entre son engagement en ELMS avec DragonSpeed, celui en WEC avec Alpine, et donc ces deux piges chez Toyota pour couronner l'ensemble. 

"J'ai toujours eu un contact assez positif avec Toyota, même après notre séparation en 2014", explique-t-il à Motorsport.com. "C'est vrai que moi, dans ma tête, j'avais toujours à l'idée de revenir au Mans en P1 pour essayer de gagner cette course, surtout après l'avoir gagnée deux fois en P2. En tant que pilote d'Endurance, c'était vraiment l'objectif numéro un. J'ai reçu le coup de téléphone un peu tard dans la saison, mais j'étais quand même ravi et je me suis préparé au mieux pour être prêt dès Spa. J'ai plus d'expérience, c'est sûr. Le fait d'avoir pu courir pour d'autres équipes, d'avoir pris un peu de recul sur tout ça, ça va certainement me rendre plus fort."

"Pour moi, l'intégration est assez facile, car c'est vrai que je connais la plupart des membres clés de cette équipe, qui n'ont pas changé, donc il faut juste que je me réadapte un petit peu à la gestion du système hybride. Ces deux dernières années, j'avais roulé principalement en LMP2, sur lesquelles il n'y a pas du tout de récupération d'énergie, mais sinon ça se passe vraiment bien. L'équipe est en place, la voiture fonctionne plutôt bien, on a un bon équipage sur notre voiture. Je suis impatient d'en découdre !"

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Le Français a réussi son pari, mais un autre l'attend désormais : aller chercher ce qui lui manque pour transformer ce que l'on redoutait être un cauchemar en un véritable conte de fées. Désormais, il y a un travail à poursuivre pour en récolter d'autres fruits, et la piste rendra son verdict. Apprivoiser une Toyota TS050 très différente du dernier prototype LMP1 qu'il a connu fait partie du challenge.

"La voiture a beaucoup évolué ces deux dernières années", souligne-t-il. "C'est un nouveau moteur, un nouveau système de récupération d'énergie, de stockage d'énergie. Il y a beaucoup de petites choses qui ont changé. Après, la voiture est bien, elle est assez facile à rouler, donc ça va aller assez vite pour moi de me faire à cette nouvelle auto."

"La capacité d'énergie est quasiment quadruplée il me semble, donc les accélérations sont beaucoup plus fortes maintenant avec le système hybride. D'un autre côté, le moteur thermique est un peu plus petit, donc il y a des points positifs, des points négatifs. Après, pour ce qui est du châssis, la voiture a beaucoup progressé : au niveau des suspensions, de l'aérodynamique, c'est une voiture qui est beaucoup plus évoluée que ce que j'avais pu piloter jusqu'en 2014. Il y a pas mal de changements positifs."

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À propos de cet article

Séries WEC
Événement Prologue Monza
Lieu Autodromo Nazionale Monza
Pilotes Nicolas Lapierre
Équipes Toyota Racing
Auteur Basile Davoine
Type d'article Contenu spécial